‹ Poèmes civiquesChapitre 15 sur 34 · LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA GUERRE

e vautour de la guerre a faim de nos entrailles ; Livrez-lui ces fils, votre orgueil ;

Mères ! et leur disant l'adieu des funérailles,

Fermez sur eux vos cœurs en deuil.

Avant le plomb fatal, baisez ces mâles joues,

Ces fronts faits aux graves travaux ; Pressez ces flancs promis aux étreintes des roues

Aux pied9 de fer des noirs chevaux.

Vierges qu'ils entraînaient dans la valse joyeuse

Pleurez, fuyez ces prés charmants.

212 Toèmes civiques.

Où se battront, demain, les louves sous l'yeuse,

Parmi les cadavres fumants.

Nos champs sont envahis par les bêtes de proie,

Nos champs privés de laboureurs.

A chaque place où Dieu fit fleurir une joie

Les rois ont semé des fureurs.

L'azur est sillonné d'astres de fer, la bombe

Prélude horrible des assauts.

Où le viol rugit sur l'autel, sur la tombe...

S'en va foudroyer les berceaux.

Les actives cités pleurent comme des veuves.

L'Europe mère du savoir, S'obscurcit et se tait. La muse au bord des fleuves

Suspend son luth voilé de noir.

Le feu court sur le sol, le fer pleut de la nue ;

Les vieux volcans se sont rouverts ; Les peuples effarés croiront l'heure venue

Où Dieu va briser l'univers.

La guerre. 21 3

I Et pourquoi tant d'horreurs ? pourquoi s'est dit le sage ?

S'est dit l'esprit, sous ses baillons, Pourquoi ces murs croulants, ces flammes, ces carnages,

Ce sang qui coule à pleins sillons?

Ah ! c'est qu'il faut parquer sous des maîtres rigides

De plus nombreux troupeaux humains, Changer en sceptres d'or les houlettes des guides,

Et mettre un globe dans leurs mains ; Pour que d'humbles cités, reines dans leurs murailles,

Libres des courtisans pervers, Aillent grossir la part des gagneurs de batailles

Qui se découpent l'univers ; Pour que tout citoyen soumis à des lois pires,

Créé sujet par le canon,

214 Toèmes civiques.

Plonge, atome sans droits, dans la mer des empires

Et porte un chiffre au lieu d'un nom; Qu'entre les grands États promis aux tyrannies,

Pas un hameau, si reculé N'offre sa république aux vérités bannies,

Son pain noir au sage exilé.

C'est pour que le sculpteur, au front des capitaines

Tressant le laurier souverain, Creuse un moule éternel à ces faces hautaines

Qui nous insultent dans l'airain ; Que la loi, consacrant la grandeur usurpée ;

Soit l'âpre vouloir du plus fort ;

Que l'aveugle Thémis nous juge avec Tépée,

Que tout arrêt donne la mort ; Pour que tout soit de fer chez un peuple machine;

Que le penseur mol histrion, Prônant la servitude, aille courber l'échiné

Sous le cep du centurion.

La guerre. 2 75

Voilà pour quel triomphe il faut que ton fils meure;

Pourquoi ton sang coule, ô Rachel !

Pourquoi le recruteur entré dans ta demeure Y laisse un désert éternel.

Ah quand le citoyen d'une cité sans maître

Doit sauver les lois en mourant ; S'il s agit de garder la terre des ancêtres

Vierge des pas d'un conquérant ; Quand la liberté sainte aux flots des mercenaires

Opposant ses trois cents soldats, On suit, sous le drapeau des hardis volontaires,

Non Xercès, mais Léonidas !

Lorsque vos fils armés pour les droits de leurs villes,

Teindront de leur sang généreux

2i 6 Toèmes civiques.

Les sentiers de l'Argonne ou ceux de Thermopyles,

Mères ! ne pleurez pas sur eux.

Au dernier qui vous reste attachez pour qu'il parte

Ses éperons de chevalier, Et dans un fier adieu dites-lui comme à Sparte

Avec ou sur ton bouclier !

Que l'aïeul affaissé sous la cote de mailles

L'aïeul aveugle aux pas pesants, Marche et frappe à tâtons, dans ces saintes batailles,

Conduit par l'enfant de dix ans !

Alors n'éveillez pas la pitié qui s'est tue,

Muses, mais volez aux remparts Quand la patrie en deuil a crié : « Meurs ou tue ! »

Chantez la hache et le poignard.

La guerre. '217

Mais si l'avide orgueil arme le bras des princes, Quand deux rois s'en vont, sans remords,

Jouer au jeu cruel d'extorquer des provinces Au prix d'un million de morts !

Quand pour se blasonner du nom d'une victoire, Les pâles chefs des légions,

D'égorger avec art briguant l'atroce gloire,

S'élancent sur les nations !

Muses, de ces forfaits ne soyez pas complices!

Les martyrs voilà vos héros !

Armez-vous de l'ïambe et vouez au supplice

La mémoire et l'art des bourreaux.

D'autres enlaceront les rimes en guirlandes

Sous les idoles des Césars !

21S Tournes civiques.

Toi. quand passe Bdlooe avec ses sombres bandes,

Chante la paix, mère des arts!

Chante la liberté que la discorde exile !

Rappelle aux peuples désunis Les gloires du travail et la vertu civile

Ose frapper, toi qui bénis!

Toi qui vas, s'il le but, suppliante et courbée

Dire aux rois pasteurs des humains Qu'une seule prière aux pieds de Dieu tombée

Eteint la foudre dans ses mains... <« Muse ! insulte à ces rois dont le temple s'élève

Sur des montagnes d'ossements, Va sous ton vers de bronze à l'épreuve du glaive

Broyer ces lauriers infamants.

Mai 1866.

Page 1