‹ Poèmes d'amourChapitre 13 sur 94 · RÊVES · texte numérisé non relu

RÊVES

Rêves

J E veux tout ignorer de sa vie étrangère ; J'ai rêvé d'un coin sombre où je viendrais m'asseoir, Sans surprises, à la même heure, chaque soir, Dans la chambre qu'emplit sa présence légère.

Je saurais qu'elle est là, très douce, et qu'elle attend, Toute songeuse encor d'une oisive journée, Blottie en sa douleur que j'ai seul devinée, Qui lentement la tue et qu'elle aime pourtant.

Et j'aurais malgré moi comme une inquiétude De la mélancolie éparse autour de nous; Je me sentirais triste, et presque un peu jaloux De sa quotidienne et morne servitude.

^r i.E SONGE DE l'amour

Je verrais bien qu'elle a pleuré depuis hier; Ses yeux me sembleraient plus las que de coutume ; Je croirais découvrir toujours plus d'amertume Aux plis de son visage inconsolable et fier.

Mais je lui cacherais tout ce que j'y soupçonne, Timide, et sachant trop pour l'en vouloir meurtrir Que la pitié des mots blesse au lieu de guérir, Et comprenant que sa douleur n'est à personne.

J'aurais, même entre nous, peur de l'humilier, Si j'osais trop la plaindre et m'attendrir sur elle; Afin de rassurer sa confiance frêle Je serais doucement et gaîment familier.

J'aurais l'air de croire au bonheur pour qu'elle y croie ; Nous resterions ainsi longtemps, le cœur distrait; Parfois même en nos yeux quelque chose ferait Passer l'émotion furtive d'une joie.

Et nous nous quitterions, paisibles, dès qu'au ciel La nuit s'annoncerait prochaine, craignant l'heure Où le mot qu'on eût dit si tendrement effleure, due même le silence est confidentiel.

DOUCEUR iJ A 1 M H 11 3 }

Douceur d'aimer

Vous m'avez fait une âme attendrie et légère Qui de nouveau s'entr'ouvre au lieu de se fermer, Une âme rajeunie en qui tout s'exagère, L'étonnement de vivre et la douceur d'aimer.

Frissonnante et crédule aux bonheurs qu'elle apporte, Avec sa candeur fière et son ancien émoi, Quand je me résignais déjà, la croyant morte. C'est mon âme d'enfant qui ressuscite en moi.

Elle est comme une fleur surprise d'être éclose ; Tout la fait tressaillir d'espoirs irrésolus; Elle tremble, elle hésite, et cependant elle ose Des mots lointains et bons qu'elle ne savait plus.

34 LESONGEDELAMOUR

Elle ose être elle enfin, sans peur qu'on la repousse, Confiante en vos yeux rêveurs et presque aimants. Elle vous appartient. Prenez en pitié douce Le délice inquiet de ses enchantements.

Toute fiévreuse encor de douleurs mal éteintes, Il faut lui pardonner ses doutes puérils, Vous dire qu'elle est faible et fragile aux atteintes, Craintive, — ayant souffert, — mais d'anciens périls.

Pour oublier sa peine avec sa défiance, C'est assez qu'elle puisse être à vous, même en vain ; Il tient tant de bonheur dans l'insignifiance D'un sourire ou d'un mot que l'espoir fait divin I

Et du moins si mon rêve à jam'ais reste vague, Sachez qu'il était vôtre et que je vous le dois, Pour que mon souvenir vous soit comme une bague Qui luit parfois, le soir, furtive, entre vos doigts.

Confiance

JLui-MÊME, il a pris soin de me dire souvent Comme elle est douce et comme il lui fut décevant; 11 sait notre amitié prudente et fraternelle, Et l'accepte, et l'approuve, et se confie en elle.

Bien qu'elle ait des pudeurs d'amante, elle n'est pas Chercheuse de mystère ou guetteuse de pas; Elle se plaît, sans en avoir l'inquiétude. Au bien-être de l'ombre et de la solitude.

Il aime à nous surprendre aux lentes fins de jour. L'accueillant d'un regard tranquille, et, sans détour, Purs d'arrière-désir et d'arrière-pensée.

Continuant pour lui Li Dhras^ commencée.

36 LE SOMGK DE l'aMOUR

Il nous devine tels que nous sommes, tous deux Précocement guéris des rêves hasardeux, Dès longtemps résignés quand nous nous rencontrâmes, Tendres, mais pour toujours ayant donné nos âmes.

Il sent bien qu'entre nous, à toute heure, il est là, Qu'une grande pitié seule nous rassembla, Pitié de nous, pitié de lui, robuste et vraie. Dont nos cœurs ont gardé le bon grain sans l'ivraie.

Et bien souvent lui-même, aux heures d'abandon. Avec des repentirs honteux de leur pardon, M'a fait le confident, parfois involontaire, D'une faute de lui qu'elle avait su me uire.

Mains nues

V ous aviez retiré vos bagues une à une,

Avec des gestes ingénus; Et vos doigts s'effilaient plus frêles d'être nus, Comme libres enfin d'une chaîne importune.

Vous aviez ce regard immobile et profond

En qui les choses restent vagues; Mes yeux tristes erraient de vos doigts à vos bagues, L'ombre d'un grand feu clair vacillait au plafond.

Bien qu'ayant un secret désir d'être épargnée,

Docile aux suprêmes aveux, Vous incliniez la tête au poids de vos cheveux, Et je vous devinais craintive et résignée.

LE SONGE l>y. L'AMOUR

Je me suis rapproché dans l'ombre, lentement;

Vous étiez seule et sans défense ; Vous avi.z cet air tendre et las que rien n'offense... Je n'ai pas dit le mot qui m'eût fait votre amant.

Les anneaux d'or, épars, laissaient leur dure empreinte

A vos doigts qu'ils avaient meurtris.

Silencieusement, vous les avez repris...

Un peu d'amitié veille en nous. Soyez sans cramte.

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CRi.PUSCULE 39

Crépuscule

1 uiSQUE je suis bien sûr de ne l'aimer jamais, Puisque ma vie est faite ailleurs, comme la sienne, Hélas 1 et que j'ai pris l'habitude ancienne D'accepter mon destin comme si -je l'aimais;

Puisqu'un passé très tendre emplit mon cœur fidèle, Ht qu'en somme je suis encore presque heureux, Pour contempler son cher visage douloureux, Je m'accorde les soirs des jours vécus loin d'elle.

J'entre, et le crépuscule hésite au ciel tremblant; Klle brode pensive au coin de la fenêtre; Mais, dans l'ombre où mon pas la fait me reconnaître, Hlle me tend la main d'un geste calme et blanc.

40 LESONGEDELAMOUR

Puis elle se détourne et sourit ; je m'approche,

Je regarde le soir traîner en ses cheveux,

Et j'ai parfois des mots qui seraient des aveux

S'ils n'étaient dits sans trouble, accueillis sans reproche.

Nous causons quelquefois d'un livre qu'elle a lu, D'un pays qui l'attire, ou d'une fleur qu'elle aime... Et puis, j'en viens toujours à parler de moi-même» De tout ce qui me manque, — et qu'il m'aurait fallu.

Je lui confie un peu mon âme faible et douce. Et comme j'ai rêvé l'impossible bonheur D'être aimé d'un amour fidèle et pardonneur. D'un dévouement discret qui jamais ne repousse.

Elle ne me dit rien de sa journée : elle a Comme une peur de tout ce qu'elle en pourrait dire ; Mais rien qu'à son regard et même à son sourire, Je comprends, je devine et je sais tout cela.

Tandis qu'elle m'écoute en rêvant, tout émue De me sentir si tendre et si découragé. Je sais qu'en tisonnant les tristesses que j'ai. T'est un peu sa douleur aussi que je remue.

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