ATTENTE
Elle ne dirait rien. Sur mon épaule heureuse Elle viendrait poser son front las du chemin. Sa main d'enfant craintif tremblerait dans ma main; Elle me sourirait de se sentir peureuse.
Je lui parlerais d'elle avec des mots très doux, Et puis de mon attente et de ma solitude; Mon désir consolé fondrait en gratitude, Et la lampe serait paisible autour de nous.
8o LE SONGL DE L*AMOUR
Sur le Seuil
U N grand bonheur hés.'te au seuil de ma pensée. J'ai peur de l'accueillir, sachant que tout y meurt : Trop d'anciens sanglots, trop d'espoirs l'ont laissée Pleine encor malgré moi d'une morne rumeur.
J'ai trop connu déjà, pour l'oublier sans crainte. Comme tout est fragile et se disperse en nous. Le souvenir m'obsède et marque à son empreinte Les rêves que je fais dans l'ombre à vos genoux.
Au temps des vains amours qu'un seul jour cicatrise, Trop tôt j'ai voulu croire et dire que j'aimais. J'ai pleuré, j'ai souflFert, j'ai douté par surprise, Et j'ai perdu mon cœur sans le donner jamais.
J'ai flétri sur ma lèvre, avant de les comprendre, Des mots que je sentais moi-même irrésolus. S'il en est temps encor sauvez-moi, venez rendre A tous ces mots fanés la fraîcheur qu'ils n'ont plus.
C'est ma faute peut-être, et je devais sans doute Veiller sur mon trésor d'un cœur plus ménager, Avant de l'entreprendre être sûr de la route, Et puis, à chaque pas, longtemps m'interroger.
J'ai mal gardé ma vie et n'ai pas su me taire; J'ai craint la solitude et j'ai pris trop souvent Pour les astres d'en haut les lueurs de la terre, Quand j'implorais des yeux l'horizon décevant»
Vous-même, à votre insu, je vous ai tant cherchée, J'ai cru, tant de longs mois, ne jamais découvrir Le charme pressenti de votre âme cachée Que, vous aimant déjà, mon cœur n'osait s'ouvrir.
Je vous savais rêveuse, inaccessible et douce, Voilant d'un frêle orgueil vos chagrins épiés, Ayant au fond des yeux le regard qui repousse. Plaignant d'instinct l'amour, sans le voir à vos pieds.
82 LE SONGE DE l'amour
Et comme j'étais las, et comme j'étais triste, Dans l'ombre autour de vous j'errais, pauvre glaneur, Sans espérer d'amour, quêtant ce qui subsiste De pitié dans une âme au déclin du bonheur.
Je vous ai pour moi seul fidèlement choisie; J'ai voulu vous aimer sans plainte et sans espoir; J'ai tué le désir après la jalousie, , Sûr qu'il fallait me taire et sachant le vouloir.
Et maintenant qu'enfin je vous ai mieux connue. J'ai douté si longtemps d'être jamais heureux, Tant de joie inquiète en mon cœur s'insinue Que, tout près du bonheur, je suis toujours peureux.