A LOUIS GANDERAX
^vCon cher ami,
Tous les poèmes, tons les vers de ce Chemin de l'Oubli,, comme ceux, naguère, du Songe de l'Amour, vous sont aussi familiers que si vous les avie^ écrits vous-même. Il n'en est pas un qui n'ait passé sous vos yeux et que vous n'aye^^ pour ainsi dire adopté. On les retrouverait tous dispersés çà et là dans la collection de notre chère Revue de Paris : mais leur réunion, et surtout l'ordonnance des poèmes, fait la nouveauté de ce volume. Permette:('moi de vous le dédier comme un témoignage de ma profonde affection.
Réclusion
Jrl E u R E u X les poètes qu'enchante L'odeur des herbes et des bois, L'eau qui coule, l'oiseau qui chante, Tous les parfums, toutes les voixl
Quand ils vont parmi la campagne, Leur rêve n'est pas seul en eux :
Tout leur rit et les accompagne.
Par les grands chemins lumineux.
Un jour de printemps les délivre Des plus importunes douleurs, Leur âme distraite s'enivre De murmures et de couleurs.
l60 LE CHEMIN DE l' OUBLI
La brise a pour eux des caresses, Chaudes et fraîches tour à tour, Aussi douces que les maîtresses :
Ils peuvent oublier l'amour.
Pour leurs yeux épris tout est joie, Et la colline au pur dessin Qui sur l'horizon se déploie Est aussi belle qu'un beau sein.
Ils ignorent la servitude
Et le poids des rêves secrets;
De l'amour à la solitude
Ils vont et viennent sans regrets.
Les êtres sont pour eux des choses Dont l'aspect seul tait tout le prix ; Ils sont consolé far les roses Des lèvres et de leurs mépris.
Ils savent aimer sur la terre Toutes les beautés sans choisir; Tout leur est surprise et mystère :
Leur amour n'est que leur désir...
RÉCLUSION l6l
Ils sont heureux ! Je les envie, Ces cœurs libres et passagers Que tout repeuple et dont la vie Se disperse en émois légers.
Ils sont heureux I Moi, que m'importe L'aspect innombrable des champs, L'odeur douce que le vent porte, A l'heure des soleils couchants 1
Mon âme est à jamais fermée Et morte à tout ce qui n'est pas Le parfum de la bien-aimée Ou le murmure de ses pas.
Je n'entends, je ne vois rien qu'elle; C'est en vain que, pour me guérir, La nature peut être belle, Embaumer, chanter et fleurir ,
Je n'ai pas vécu de journée Depuis mon enfance, jamais, Sans l'avoir humblement donnée Toute à la femme que j'aimais.
l62 LE CHEMIN DE l'0U)5LI
Je n'ai vu le monde qu'à peine, J'ai vécu — tristesse ou bonheur - Toute ma part de vie humaine Sans pouvoir sortir de mon cœur.
J'ai dédaigné les paysages, Les bois, les fleuves et les ciels. c»
Je n'ai connu que les visages Et les yeux confidentiels.