‹ Poèmes de bohêmeChapitre 55 sur 78 · LE BALADIN · texte numérisé non relu

LE BALADIN

Pour se faire aimer d'une fée, un baladin Vint une fois de très loin tout vêtu de soie, Mais il oublia son âme dans le jardin.

Elle tomba dans le cœur d'une rose ; un fou Qui n'avait qu'un cœur de satin noir, vers le soir Passa par là, triste et doux et cueillit la rose.

Or la fée était assise au rouet oisive,

Le baladin ne sachant que dire : au dehors A loisir une chanson monta du jardin.

Un air qu'il avait chanté mais ne savait plus, Un air de flûte aux notes trop vite croisées, Chanta sous la croisée ouverte au soir d'été.

Sortie à peine et tout se tut. Et du balcon Où montait une odeur de roses dans le soir, Le baladin vêtu de soie put voir la fée

Qui s'enfuyait avec son fou dans le jardin.

CHANSON DE BOHÊME

Comme un écho de la ballade de Villon, Comme un écho de la chanson de Verlaine, Sur un vieil air de violon Mon pauvre cœur redit sa peine.

Il radote souvent du passé Et de la reine de Bohême ; Sur un vieil air mal cadencé Mon pauvre cœur redit sa peine.

Ce n'est pas que des belles heaulmières

D'Iseult, Blanchefleur ou Roselis

Je ne parle pas à ma manière,

Et pourtant c'est comme un écho très affaibli

De chansons de France et d'anciens poèmes.

POÈMES DE BOHÈME l^'d

RLINGSOR

« Un homme sans amourest un dormeur sans rêve » , Dit-elle ; il posa son bonnet de Syrie, Ota sa pipe de ses lèvres Et sourit.

Il avait déjà dans sa barbe d'or Des fils d'argent, mais ses yeux étaient comme Ceux des rois mages qu'on adore Pour avoir cueilli le bonheur des hommes.

l~!\ POÈMES DE BOHÊME

Son manteau de soie et ses manches Etaient brochés de chimères agriflees Avec des revers d'hermine blanche Et des dentelles comme des collerettes de fées.

Sa calhèdre toute en bois de rose Etait sculptée de licornes doubles Où dans sa grave pose D'enchanteur, s'appuyaient son chef et ses coudes.

Il sourit. 11 sourit comme un roi mage En sa barbe blonde fleurie de givre, Leva les yeux du vieux missel d'images Et ses doigts tournèrent la page du livre.

« Un homme sans amour est un dormeur sans rêve, » Reprit-elle. . . Et Ivlingsor songeant L'ayant très amicalement baisée aux lèvres Se remit à fumer son calumet d'argent.

CHANSON DE BOHÊME

Princesse, savez-vous où est la Bohême ?

Savez-vous où l'île de Thulé ?

Mais je ne sais plus d'où je reviens moi-même ;

Je reviens du pays où Ton aime ; Princesse, est-ce de Bohême, ou de Thulé?

Je veux retourner au pays de folie Au pays d'Ophélie et d'Izel ;

Mais je ne sais plus si j'aimais Ophélie :

J'aimais la fée et la si jolie :

Qui prit mon cœur? Est-ce Ophélie? Est-ce Izel ?

Je veux revoir Ysselmonde ou bien Venise Et la princesse de Visapour ;

Je veux cueillir les fleurs de l'île promise, Les roses d'Islande ou de Venise ;

Je veux revoir encor le vieux parc d'amour.

Page 1