REVEIL
Je me suis dit : Morin, il faut écrire des vers;
le temps passe, l'automne est fini, et l'hiver
semble aussi devoir s'écouler sans un poème.
Ces longues nuits avec les poètes que tu aimes,
ta lampe verte, ta théière,
et ton chat gris
qui contemple la flamme en pensant aux souris,
et ce jaune feu de cèdre, qui met des reflets d'ambre
aux pans plutôt fanés de ta rohe de chambre et, dans ce vieux logis, morose et puritain, répand un vague arôme constantinopolitain . . . ces soirées, mon ami, ne me disent rien qui vaille.
Secoue un peu ta noble indolence. Travaille. Pédagogue amateur, à la prose obligé, ayant, d'un oeil distrait, aujourd'hui corrigé trente-trois compositions sur la Pléiade, ne t'imagine pas que la vie est maussade! Je conçois qu'il y a des jouissances plus vives que d'expliquer en classe La Princesse de Clèves; mais courage, que dmhlel il faut que tu revives : Art is long, disait Longfellow, ce vieux bonze, (The Psalm of Life, ligne onze, ou treize, je ne sais plus,) et la vie est brève. Oublie tous les dégoûts et toutes les rancœurs; depuis longtemps tu n'as causé avec ton cœur. Vous devez tous les deux, pourtant, avoir des choses à vous dire, et des mots gris, et des mots roses? . . .
Non,
Et ces grandes amours qui ravageaient ta vie?
Ce n'est que l'éternelle et l'enfantine envie de la lèvre nouvelle et du choc inédit.
Et tes voyages, tes beaux voyages aux paradis que tu chantas jadis : les aurores de Parme, les nuits vénitiennes, Vor des jardins, la mer?
On n'en rapporte que des regrets et des larmes
(pour la rime, uniquement) amers,
rythmés classiquement chez Alphonse Lemerre.
Mais enfin, tu as bien, dans ton âme sonore, un désir, un souvenir candide, un remords?
Je ne me penche plus sur l'émouvant tumulte qu'allumaient dans mon être le baiser ou l'insulte. Rien n'est vrai que l'ennui, et peut-être la mort . . .
Fadaises, mon ami, fadaises! Fariboles!
Allons, tu n'es pas fait pour être maître d'école
et ton esprit, jadis passable, se ratatine
d'avoir trop commenté monsieur de Lamartine.
Ne cite plus, sans t'en douter, tous ces gens qui te hantent;
il n'est plus élégant d'être mil-huit-cent-trente.
Travaille et prends de la peine,
c'est le fonds qui manque le moins, et La Fontaine
fut plus sage que toute V école Jiugonienne !
Mais tout a été dit, et merveilleusement? . . .
0 nouveau Mallarmé! tu voudrais me redire
combien la chair est ti-iste, et ce fait alarmant
qu ayant lu tous les livres, il n'est plus rien à lire?
Souviens-toi du conseil du grand Jules Racine :
écris d'abord des livres, tu les liras plus tard!
Et puis, trêve de blague, mon petit! Ça m'assomme.
Tu n'es plus un poète? Sois, simplement, un homme.
Ouvre un peu ta fenêtre et regarde au dehors:
il est peut-être en toi quelque Rêve qui dort . . .
J'obéis.
0 réveil de mon âme alanguie!
Le soir, baigné de lune et de grâce infime, chassa soudain la fourbe et lourde lâcheté qui depuis tant de jours m'empêchait de chanter. Tissés de brefs, d'errants, d'in.noml>rables désirs, faits de surprise heureuse et d'alerte plaisir, dans ma chair, apaisée après des jeux cruels.
tremblèrent mule charmants souvenirs sensuels.
Je regoûtais la vie. L'air était constellé
d'astres depuis longtemps à mes regards voilés.
Au firmament de cendre et frissonnant d'argent
dansait le diaphane et fluide croissant.
Les sapins odorants tendaient avec mystère
vers les pelouses bleues leurs bras sexagénaires.
Mes yeux, indifférents depuis tant de saisons,
voyaient le jardin noir et la blanche maison;
mes pas, comme autrefois, sur le seuil de ma porte,
lents, glissaient pour ne pas froisser les feuilles mortes.
0 philtre, talisman, sortilège nocturne!
des fils d'opale liaient Andromède à Saturne . . .
tous mes rêves d'antan et tous mes souvenirs
refleurirent devant ce calme paysage . . .
Tel un homme, rouvrant ses vieux livres d'images, je vi^ les jours anciens, de pleurs et de sourires, et les nuits, consacrées aux pures harmonies des rythmes caressants, des rimes éblouies, apparurent, magiques, à mon cerveau fiévreux. Ah, je pourrais encore écrire!
J'étais heureux.
Déjà chantaient en moi les mots ensorceleurs
qui disent la couleur de la ronde des heures;
déjà s'entrelaçaient les vers consolateurs
qui, mieux qu'un mot d'amour, font bondir notre coeur..
Qua7id, tout à coup, jaillie du doux ahîme d'ombre
que fait un jardin nocturne, tiède et sombre,
ime voix frêle et pure déchira la nuit.
Ah, quelle âme ingénue de très petite fille
rêvant à la lune, elle aussi, sous les charmilles,
de quelque fulgurant et tendre prince choisi,
clamait sa douce angoisse et sa mélancolie?
Ce fut une fusée harmonieuse, et telle
que l'air en fat brodé d'une lente dentelle.
Chantez, chantez, petite dame seulette,
le rossignol, ce soir, manquait seul au poète!
Mais vou^ ne chantez plus? . . . C'est peut-être la muse
qui, dans les fontaines et les fleurs, s'amuse,
enivrée de parfums, de rosée, et de lune,
à dicter ses caprices plus haut que de coutume?
C'est l'heure où la Poésie, jadis familière,
posait sur mon front las sa main fraîche et légère . . .
Ecoutons-la. Fermons les blanches persiennes.
Je ne suis plus moi-même, la nuit m'a fait sienne.
Pourrai-je, dans son pur et sonore silence,
louer, comme autrefois, sa mystique puissance, et se peut-il que ce funeste enchantement qui nie liait, tel le Seigneur au Bois Dormant, immobile et muet aux pieds de la Beauté, se rompe et se dissipe avec V obscurité f
Je rentrai.
Un point d'or rougeoyait dans ma lampe. Dans Pâtre, des flammèches couraient sur la cendre. Aux murs, Sisyphe et Prométhée, dur dilemne, tendaient leurs masques contractés. L'un disait : Pauvre enfant, l'effort est fol et vain ! L'autre : Tu ne sauras d'autre but que la Flamme . . . 0 conquête du feu! le châtiment divin n'a pu éteindre l'étincelle dans mon âme!
L'aube naissait, limpide et froide. Ses rayons argentaient mes livres sur la table . . .
Travaillons.
Cendres, où glacés Par trop de laideur. Cendres, où lassés
Après trop d'alarmes S'en iront la chair et le coeur blessés
Oublier leurs larmes.
Il n'est de sanctuaires plus profonds
Ni de bras plus tendres Que l'asile obscur où nous connaîtrons
Votre repos. Cendres . . .