‹ Poèmes de cendre et d'orChapitre 16 sur 64 · LA REVANCHE DU PAON · texte numérisé non relu

LA REVANCHE DU PAON

Poète et Financier : M. Paul Morin dirieera le service des obligations de la Maison ■ . .

Les journaux.

Je veux, sans plagier feu mon maître Edgar Poe — Dont j'aime bien, pourtant, la mirifique histoire

Du trisyllabique corbeau Distillant la sagesse du haut d'une armoire, — Je veuz décrire un rêve, avant que ma mémoire

N'en laisse échapper les détails, Les vraiment étranges détails,

Epouvantail Pour les petits jeunes gens qui veulent écrire, Dans des nuages de myrrhe de Cachemire,

Des vers où la mythologie.

Dans une somptueuse et polychrome orgie, A l'histoire se mêle, asymétriquement,

Que ce mien rêve, consumant A jamais leur désir d'être littérateurs, Soit une leçon sage, opportune, et facile.

Donc, je rêvais.

Lise, ou Cécile, — Luce, ou Fulvie, — Elisabeth, ou Geneviève, — ('Car sait-on jamais à quelle femme l'on rêve?)

Devant la mer Tyrrhénienne Me tressait en chantant des guirlandes de fleurs . Mes rêves ont toujours un décor philhellène.

Mais soudain, comme chez Klingsor, Ce? belles dames disparurent du décor.

Je nie crus éveillé.

J'étais benoîtement Couché dans mon petit lit blanc.

Mais l'étais-je, éveillé? J'eus, je l'avoue, un doute. Car un beau paon, dodu, perché sur la courtine. Me regardait d'une prunelle vipérine.

Parlez, seigneur, je vous écoute !

— Murmurai-]' e, — après tout, c'était un vieil ami. Et je l'avais, certes, proclamé roi, parmi

Tous les autres gallioacés . . .

Je t'en veux, sifi90,-t-il, et puis, j'en ai assez.

Un hiatus ! — pensai- je, — évidemment, je dors . . .

(Car oncques n'en tolère, hors Dans cette somnolence où fleurit le vers libre.) Assez de quoi, seigneur? Il n'est pas de félibre

Pindarisant sur sa Provence Qui n'eut de chants si clairs, si riches, et si doux, Que les mots qu'autrefois je modulai pour vous

Sur de multiformes cadences;

Condescendez, seigneur, à dire Pourquoi de votre chantre il vous plaît de médire.

Tu me crois, me dit-il, ton obligé, d'avoir Su, par quelques vers, émouvoir Des dames de lettres, en célébrant ma queue. Elle est, je l'admets, riche, et fastueuse, et bleue.

rOEMES DE CENDRE ET D'OR

Et mon aigrette a Men son charme . . . Mais sache que j'ai versé plus d'une acre larme — Il s'essuya l'œil droit d'une plume d'azur —

Sur ton incroyable ignorance.

Il est élémentaire de me trouver sur L'historique vélin d'un évangéliaire;

Près des fontaines de Florence;

A Capri; dans un cimetière D'Eyouh; à la villa d'Esté . . . Le paon des roses Est aussi l)anal, sur les grèves de Forniose,

Que dans la légende où Junon Fit d'Argus un berger de Petit Trianon. Les paon,s de Louis Onze? et les paons de Pépin?

Balbutiement de galopin!

Enfantin, tout cela!

C'est à faire pleurer, Et, puisque je me suis permis de m' ingérer

Dans votre nocturne retraite, Perw.,ettez qu'un peu je me paye votre tête.

C'est méchant, les paons !

Je frémis.

N'est-ce pas assez que les bous petits amis Se payent ma ... ? Passons.

Vous croyiez tout savoir A mon sujet? Eh bien, vous allez voir!

J'ai traîné sur toutes les payes de l'Histoire Mon éventail de feu, d'émeraude, et de moire.

On chanta l'azur de mon cou Du Mékong à l'Irmak, d'Ahydos au Pérou. Je suis partout: dans l'ode, et dans la tragédie ;

L'Escurial et l'Arcadie M'ont vu marcher parmi les lys et dans le sang. Je suis sur la médaille et sur le tétradrachme.

Et peu me chaut l'auteur du drame.

Je suis le plus beau, toujours, et le plus puissant!

Tu vois que tu n'as rien inventé, cher poète.

Tu es même un peu dans ma dette . . .

Il m'embêtait, cet oiseau-là !

Car, enfin, Je n'avais rien fait pour lui déplaire Et que m'importait son orgueilleuse colère ... ? Je décidai qu'il fallait mettre le holà

A l'oiseuse catilinaire ; Mais lui, de plus en plus monté, continuait :

Je m insurge de plus contre le désuet

Antonello da Messina Qui, près d'un Saint Jérôme, me badigeonna; C'est le seul que tu cites. Mais il en est d'autres!

Depuis les croquis de Lepautre Jusqu'aux plus vieilles peintures du Turhesian, De chez monsieur Tate aux cintres du Vatican,

De Ruhens à Paul Véronèse, Sur le trumeau, sur la cloison, sur la cimaise. On ne voit que mon col, on ne voit que ma traîne. Avec des dieux, avec des saints, avec des reines!

Mais oublions cela. Je croyais que les lettres Grecques et latines avaient pour vous des charmes

Infinis ! . . .

Me faut-il admettre Qu'auprès de vous le plus nicodème des carmes

Est un Pic de la Mirandole f

Quoi! Vous ne savez pas que Lucrèce interpole, A chaque ligne, mon éloge?

Mais il n'est de spicilège qu'on n'interroge Sam y tramer won nom §onore!

Aristophane, Alcée, Alcman et Diodore,

Anacréon et Stésichore,

Et même ce vieil Archiloque, Il n'est d'ïambe où leur bon goût ne me colloque!

Là, comme ailleurs, je suis partout . . . L'oiseau de paradis, l'ara, le marabout, Près de moi ne sont que de vulgaires moineaux Aux pieds d'un Boudha lourd de saphirs et d'émaux

Je pensai : Quelle modestie !

Mégalomane à la vision pervertie, Il te faudrait pourtant une leçon . . .

Mais lui, Impassible, psalmodiait :

Ma queue a lui Près des brovzes verdis du Bassin de Neptune Comme aux marches du temple oii priait Salambô ; C'est le prestigieux et fulgurant flambeau Qui, de sarde au soleil, est d'opale à la lune; Et cette queue, améthystine et satinée.

Je la retrouve au chapitre XX d'Athénée,

Livre XIV, oii nous lisons Qu'en Grèce, on a des coqs, en Oaule, des oisons,

Mais que, le soir, les murs romains sont bleus de paons

Et les hoi-s cuivrés de faisans . . .

Connais-tu, maintenant, le Trychon d'Antipliane? Goûte l'humour d'une allusion diaphane:

D'une seule paire, il naquit Plus qu'il n'est de cailles en Grèce . . . Mais il dit

Aussitôt : Je connais un homme Honnête, un homme intègre, un homme probe, comme, Hélas, depuis bien des siècles, on n'en fait plus,

Mais il eut cinq fils dissolus.

Excusons ce libelle, il est, du moins, candide. Et, si tu veux, lis avec moi, d'Anaxandride

L'aimable et rare Mélilot, Ou le Pausanias de Strattis : Un grelot D'argent orne le col d'azur et d'émeraude

De mes chers paons privés qui rôdent Sur les dalles d'onyx d'un étroit vestibule . . . Ou, préfères-tu voir, dans le Phœnix d'Eubule,

Ou TAstralentes d'Eupolis, Que les paons des jardins de Fhilippopolis Avaient la voix aussi suave qu'une femme f

L'amer Antiphon a moins d'âme Cependant dans son Discours contre Erasistrate^, Et, dans les Oiseliers, Anaxilas ne raie

Jamais l'occasion et l'heur D'appeler méclu'""-" "f le paon: Chien criailleur ! . .

Mécréants !

Tout autre est Alexis; son Lampas Nous laisse entendre qu'il n'est pas, A cinquante ans, repu de porter à sa lèvre Du paon farci d'ani-s et cuit au lait de lièvre . . .

Heureux temps!

0 soirs d'Etolie Où vers la lune, — c'est dans la Laucadie De Cléarque, — montaient les cent plaintes lointaines

Des grises chouettes d'Athènes, Des paons de Samos et des pintades persanes, Ménodote et Démus, le fils de Périlampe, Venaient me célébrer, dans l'ombre des platanes.

Après avoir éteint leur lampe . . .

(C'est peut-être inexact, mais je cite Antiphane.)

Il soupira, les yeux perdus, puis reprit, l'âne :

Oui, riiibe, Fétrone, Varron, Et même Hortensius, et même Cicéron, Le plus humble, le plus obscur, le plus savant.

Tous, tous, ils ont chanté le Paon!

Et pendant tous les siècles cela fut ainsi!

Depuis le premier œuf de paonne, que saisit

Dans quelque vert ravin de Chine La première fureteuse main enfantine.

Jusqu'aux paons que Von voit sur les bijoux qu'exhibe

Au Petit Palais Paul Iribe, Depuis le paon de Lancelot du Lac, couvert De feuilles d'or, depuis le paon au bec ouvert

Du heaume des Montmorency, Et depuis l'iris de son plumage . . . (ô Voltaire!) Aux paons blancs de Montilz-les-Tours, et de Madère,

Qu'on voit perchés sur des tombeaux.

Je suis le plus puissant, toujours, et le plus beau!

Ici, lunga pausa.

Une telle éloquence Veut plus de souffle qu'un vain peuple ne le pense. L'entretien se corsait.

Devais- je Mettre un frein à la fureur des flots ? Ce chorège Abusait, juché là, sur mon rideau garance, Et de ma courtoisie, et de ma déférence.

Et de mon hospitalité.

Bref, las de ce nouveau Siméon Stylite, et Sans parodier, de l'aède de Cambo,

JJEt nous, les petits, les obscurs? . . .

Qu'à Marmont aboj^a Flambeau, Je criai d'une voix qui fit vibrer les murs :

Et moi?

Moi qui, diligemment, et d'un cœur plein d'émoi Pour la chose si belle qu'après tout vous êtes. Vous proclamai roi chez les bêtes ;

Moi, qui sacrifiai la gloire, — si facile Puisqu'il suffit d'être régionaliste, — à La tâche de chercher, du temple de Vesta Aux tilleuls palatins, le triangle imbécile Que grave votre griffe au sable des chemins ;

Moi, qui pendant quinze ans mis l'ardeur des bramins

Et la patience du bonze A collectionner votre orgueilleux contour Dans l'émail, sur la soie, en marbre, en or, en bronze, Tant que mon logis a l'air d'une basse-cour ;

Moi qui, de la Bibliothèque Mazarine A la Pinacothèque de Munich, en août.

Perdis trois semaines à chercher un livre où Etudier les mœurs de la paonne marine;

Moi qui, jusqu'au jour enchanté Où la mort "vdendra me cueillir, Pourrai peiner, suer, souffler, et m'esquinter Au plus abrutissant labeur, Moi qui pourrai m'énorgueillir D'un sinistre et morne travail, Si morne qu'Orpheus même en oublierait sa lyre. Sans que mes bons concitoyens puissent me dire Autre chose, en tendant une main sans ardeur. Que : C'est vous qui avez écrit le Paon d'Email ? Ah, que ça doit être difficile d'écrire! . . .

Moi, qui vois enchaîné, pour les siècles futurs.

Mon nom au nom d^une volaille Sans la possibilité d'un deleatur.

Si bien que, des fois. J'ai peur que l'on ne m'empaille

A l'heure du rite final . . .

Penses-tu que tout cela m'amuse, animal? Epuisé, je me tus.

La brute avait les yeux clos. Je pensai : Je suis peut-être allé trop loin. Il est confus.

C'est clair. Il est froissé, blessé . . . C'est toujours ennuyeux de perdre un vieil ami; Faisons le premier pas :

— Cher Paon, Je regrette de vous avoir fait de la peine . . .

Le reître entr'ouvrit une paupière hautaine Et murmura : Je m'étais endormi.

Entendre pa/rler les autres est fatigant; Je dors toujours quand on ne parle pas de moi . . . Que disiez-vous?

Que je vais, tremblant d'un délicieux émoi,

Tordre ton joli cou , . .

Eépondis-je, et d'un bond je me jetai sur lui !

Mais ma main n'étreignit qu'une ombre . . .

n avait fui.

Et soudain un vacarme, infernal, et strident, Et galvanique, me dressait sur mon séant . . .

C'était le timbre, — oh, si ponctuel ! ■ — qui me dit Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, (Et même samedi, l'hiver) :

Poète, prends ton luth, ton portefeuille vert. Ton stylographe Waterman, et le tramway Qui rampe vers la Place d'Armes Comme un mastodonte enroué . . .

C'est l'heure divine où se baigne dans les larmes De l'aurore, odorant comme une cassolette. Ton jardin plein de mignonnette.

Et c'est l'heure exquise, ô poète.

Où, pour garder un toit sur ta tète.

Tout frémissant encor des rêves de la nuit. Il te faut regagner le bureau plein de bruit, Ut d'odeurs de calorifère, et de peinture. Et de dactylographes aux fauves aisselles. Où, telle l'acanthe corinthienne aux stèles. L'obligation s'enlace à la débenture . . .

Et jusqu'au soir, asile unique de l'ilote. Toi qui jadis chassais cottes et cotillons Rimes, oiseaux bleus, papillons.

Va, Don Juan que le sort maquille en Don Quichotte, Va glorieusement courir sus à la Cote!

STEPHANIE

Je voudrais im amour sensible et délicat comme un pastel fané cerclé d'un cadre mat.

Elle s'appellerait Stéphanie, — • ou Francine — ; moi, je serais étudiant en médecine.

J'aurais un pantalon gris-de-perle, à sous-pieds, et des carricks sur ceux de Gautier copiés;

ses cheveux friseraient sons un bavolet-cloche, son daguerréotj'pe habiterait ma poche.

Je l'aurais rencontrée, ému, tremblant, transi, chez mes cousins de Sceaux, — ou de Montmorency.

(Elle avait un cachemire, une crinoline, un casaquin, avec des ruches de Malines.)

Son papa serait un gros rentier du Marais, le mien, apothicaire, dans le Vivarais.

Le dimanche soir, on demeurerait à table tard, en faisant l'éloge d'un thé détestable;

J'écouterais son paternel parler de Thiers . . . , j'aurais trop chaud, et légèrement mal aux nerfs.

Sa maman lui dirait : "Francine, tiens-toi droite !" Je penserais : "Mère cruelle, dure, étroite ;

monstre, qui mets des larmes dans ces chastes yenx . . ." Et, pour lui faire oublier ce mot douloureux,

je citerais, d'un air profond, à . . . Stéphanie : Cinq-Mars, Werther, Adolphe, et Paul et Virginie.

La nuit, au lit, le pouls battant, les yeux fermés, je lui ferais des acrostiches enflammés.

Délice ! une fois, laissés seuls dans l'antichambre,

ma barlj<e aurait froissé son cou "de lait et d'ambre".

Mais, depuis mon aveu que je suis écrivain, sa mère me voyant avec quelque dédain,

nous nous rencontrerions, à la dérobée, sous les tilleuls du Eanelagh, à la tombée

du soir; ou bien, douce ruse, de cinq à six, l'ombre fraîche de la Fontaine Médicis

hospitaliserait nos clandestines lèvres.

Nous rêverions d'une chaumière, à Sèvres,

pleine de roses, sonore de jeunes voix; ou d'un lac, près d'un ermitage genevois;

ou d'un palfffs, à Xaples, or, marbre, et charmilles; ou d'une cabane, en lianes, aux Antilles . . .

Elle dirait: "Je dois partir, il se fait tard, maman croit que je suis allée à Vaugirard !"

Pâmé, défaillant, je répéterais : "Je t'aime" sous l'œil unique et bienveillant de Polyphème.

Mes serments murmurés mourraient dans l'air doré, mes gants paille presseraient son gant mordoré,

mille pigeons d'argent, avec des Ijecs garance, roucouleraient du haut d'une reine de France . . .

îEMES DE CENDRE ET D'OR

Et pendant que sons ma redingote amarante battrait un cœur infiniment mil-huit-cent-trente,

la pure enfant, les mains jointes, les yeux ailleurs, rêverait à quelque lieutenant d'artilleurs.

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