LE BEAU REVE
Ce soir, mon âme était plus lourde qu'une pierre, (je déteste la ville oii le sort m'a conduit), et quoiqu'il ne fît pas eucor tout à fait nuit, la tête dans les mains, je fermai mes paupières . . .
Ah, que j'avais souffert de cette journée grise, de la chambre d'hôtel et de ses murs terreux! Que j'étais malheureux ! J'avais tenté de tout, d'écrire à des amis, de prier à l'église,
de lire des poèmes d'azur et de soleil, de me persuader de la fuite des jours ... Ce n^était qu'ajouter à un fardeau trop lourd. Je crois que je pleurais dans un demisommeil.
Et, peu à peu, étrangement hallucinée, ma pensée s'envola vers la chère maison, de si miraculeuse et puissante façon, que je crus ne l'avoir jamais abandonnée;
j'étais chez moi, dans la chaude, la verte chambre où, amoureusement, minutieusement, je m'entoure de soieries, de lampes d'Orient, d'anciens livres dorés, odorants comme l'ambre . . .
Je n'aurais qu'à ouvrir les yeux et je verrais, dans leurs cadres laqués, cendrés, vieillots, ternis, la Sibylle, la Fée, la Vierge de Luini, et la Sainte de Léonard au sourire discret;
je verrais mes trois fenêtres aux carreaux verts, tamisant la lumière moirée, marine, blonde comme au glau^ que royaume de Voglinde, de Vellgunde . . . , et des cloches légères s'égrèneraient dans l'air.
Tout le reste, perdu dans la nuit équivoque d'un cerve»u fatigué, les soirs de solitude, le spectacle affolant d'inouïes platitudes, les compagnons aigris, niais, pédante, baroques,
tout le reste, fantoches, fossiles hantés de lucre, d'égoïsme, d'envie, n'était qu'un cauchemar ! C^est fini, bien fini. Tu rêvas, tel Omar. Sens plutôt ce parfum de fruits mûrs et de sucre
Montant (tiens! on oublia de fermer les portes...) de la cuisine, temple de ta gourmande enfance. Et ces étranges dissonances? Sur quel clavecàn grêle tapotent des mains moites?
(Test la bonne qui époussète le piano. 0 Xirvàna délicieux ! Je me rassure. L'encens délicieux que font les confitures, et ces notes menues d'hystérique moineau
m'auraient fait, autrefois, pousser les hauts cris; mais, après ce mauvais rêve où j'ai cru, bonnement, mourir d'effroi, de lassitude, d'écœurement, loin de tous ceux que j'aime, de tout ce que j'aimais,
savourons cette pseudo-délectation ; après ce mauvais rêve, laissez-moi, sensations futiles et sans art d'un bourgeois crépuscule, goûter vos petits chocs touchants et ridicules.
Stratagème innocent et puéril manège, livrons-nous, ô mes nerfs, à des lévitations. Fantasque et tutélaire imagination, vous m'avez transporté au clair pays des neiges . . .
Je ne suis pas ici, dans ce collège froid, l'esclave salarié de petites donzelles. Ma sèche conférence sur Théodore Jouffroy devient un beau poème où palpitent des ailes,
et ces pas que j'entends sont les pas de maman ... Je suis dans le petit et le tendre univers des choses et des gens aux âmes familières, — chez nous . . . J'ouvris les yeux
— Ah, quel déchirement
Northarr.pton, 1915.