‹ Poèmes de cendre et d'orChapitre 57 sur 64 · LES HEROS · texte numérisé non relu

LES HEROS

A ce barbacole qui demanda à ses élèves de comparer Albert de Belgique à Dollard des Ormeaux.

Comment? un parallèle entre deux héroïsmes? Abaisser les titans au scalpel fureteur D'obscurs rapprochements, de vains parallélismes ? 0 naïf, enfantin rhéteur l

Tu voudrais disséquer, suivant toutes les règles, Le bel enthousiasme et la témérité . . . Qui donc comparera les lions et les aigles, César et Buonaparte?

Pour diminuer l'un afin d'élever l'autre

Faut-il mettre en regard Duguay-Trouin et Bayard,

Cataloguer le saint, classifier l'apôtre,

Séparer Dupleix de Jean Bart?

A tous ces procédés qui sentent leur école Faudra-t-il abaisser la Poésie et l'Art? Doit-on étiqueter Léonidas, Dollard,

Et le tambour du pont d'Arcole?

Que non, rhéteur ! Il ne peut être de rivaux Chez ceux que, doctement, tu ranges et compiles: Le nuage sanglant planant sur Eoncevaux N'obscurcit pas les Thermopyles.

La trompette d'argent du val pyrénéen Ne fut ni le premier ni le dernier cantique; Entends le triomphal sanglot prométhéen Clamé du Caucase à l'Attiquel

Ecoute-le jaillir du grand cœur frémissant De cette humanité qu'inactif tu admires; Vois le beau sang latin couler avec le sang Des Byzances et des Palmyres . . ,

Il n'est pas que ceux-là dont on chante les noms ! ïïéroïsmes cachés, épiques, innombrables.

Est-il, dans l'univers, assez de panthéons Où graver vos faits admirables ?

Entends monter vers toi, dans les livres sacrés, Les pleurs de la Judée et les cris des Egyptes; Entends Rome gémir, sous ses temples dorés, Dans ses catacombes et dans ses cryptes.

L'héroïsme, crois-tu qu'il fut en Aragon Moins hardi qu'en Pologne; et les terres nouvelles Que Jason affrontait sous l'œil vert du dragon Font-elles oublier l'Homme aux sept caravelles?

Ah, le bel héroïsme, il est partout ! Il est Dans les cachots blafards de la Conciergerie; A Nantes ; à Wagrani ; il est dans la forêt Oîi mourut la Chouannerie . . .

Khéteur, l'heure n'est plus aux subdivisions, Mais plutôt, aux feuillets de tes doctes grimoires, Comme des lys aux murs croulants des liions. Vois naître et fleurir les victoires.

Vois, en ce seul hiver funèbre et meurtrier, Empourprant la cité, rougissant jusqu'au fleuve. Vois tout ce sang couler, et puis, vois le guerrier. Moins grand peut-être que la veuve;

Et cet adolescent, prompt aux brûlants combats. Qui brave le shrapnel et qui rit à la mine . . . Dis-moi, rhéteur, dis-moi, ne le ranges-tu pas Avec Sophocle, dansant devant Salamine?

Vois ce fier petit peuple, agonisant avec Le sourire de ceux qui meurent pour l'Idée . . . Qu'importe que son geste soit flamand ou grec, Vois son âme, Dieu l'a guidée!

Atome, impondérable et subtil, du divin, Idéal, ô cuirasse invincible et magique. Forgée au grand brasier tragique de Louvain Pour éterniser la Belgique,

C'est Toi qui, magnifique et prodigue, mêlas Les larmes et le sang, les lauriers et les roses, Dans nos récits d'enfance . . . Ah, ne t'insultons pas Par de subtiles, vaines gloses !

Puisque a toujours brûlé dans nos cerveaux humains Le soucieux désir de ces luttes amères. Il faut, pour oublier tout ce sang sur nos mains. De ces immortels éphémères.

Leurs sacrifices sont tous beaux également : Des conquêtes d'Alsace aux carnages doriques, C'est la flamme divine et son rayonnement Qui laurent les fronts héroïques.

Qu'importent la victoire et le siècle et le lieu? — Dans les Andes, Pizarre, ou Bueil à Compiègne — Un seul exploit humain fait oublier le règne Du titan et du demi-dieu.

Qu'importe que la gloire ou que la renommée Aient autour d'un beau nom fait bruire leurs voix ? Les chefs sont maintesfois moinsgrands que leurs armées, Les gueux plus nobles que leurs rois . . .

Et je te plains, rhéteur scolastique et futile, Pygmée analysant les actions des dieux.

D'avoir même plongé ton regard inutile Dans ce gouffre mystérieux !

Que pourrais-tu comprendre en ce temple des âmes, Fol Œdipe, scrutant le Eêve illimité ?

Divine énigme . . . autant interroger les flammes Sur l'essence de leur clarté !

Ah, depuis trop de mois une sourde épouvante, Glace nos mornes cœurs de son frisson obscur ! Trop de sang, trop de pleurs . . . Quel pur hiérophante Forcera nos yeux vers l'Azur?

Qui saura nous montrer, après l'éclair, le prisme? Secret justicier, dont le glaive irrité Du double sang de Eeims et d'Ypres fut teinté. Ce sera toi, bel Héroïsme !

Et, tel le pâtre grec, tremblant d'apercevoir, Devant le feu qui monte et l'ombre qui recule. Dans un même regard de terreur et d'espoir L'Aurore et le bûcher d'Hercule;

Malgré l'horreur des temps et l'innombrable deuil, !N"ous souvenant que tes éblouissantes armes Portèrent aux humains l'espérance et l'orgueuil A travers des siècles de larmes.

Courbons nos fronts devant ces lumineux passants Sans souci de peser leur clair fardeau de gloire . . . Car ils ont su, prodigieux et frémissants, Graver, aux pages de l'EQstoire,

D'un geste surhumain, triomphal, indompté Par le choc meurtrier des iniques batailles. Le sceau mystérieux des saintes épousailles De la Mort et de la Beauté !

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