‹ Poëmes de guerre, 1914-1916Chapitre 11 sur 20 · SI POURTANT · texte numérisé non relu

SI POURTANT

Seigneur, c'est vrai que Ton tient bon, et d'ailleurs il n'y a pas moyen de faire autrement.

C'est vrai qu'il y a déjà plus de trois mois que douze mois ont fait un an,

Depuis que, les yeux à ses yeux et la chair mêlée horriblement à sa chair,

La France dans son ennemi plus abominable que la mort pousse de toutes parts et serre;

C'est la vieille lutte une fois de plus sans merci, c'est Mahomet sur nous une fois de plus avec Luther!

Je reconnais l'haleine empestée et ce cœur dans le sein monstrueux qui forge!

Et c'est vrai qu'il n'a pas le dessus, mais nous n'arriverons donc jamais à lui trouver le nœud de la gorge!

Son nom lui sort peu à peu, c'est lui, nul ne s'y trompe cette fois :

Est-ce qu'il y a moyen de lâcher prise quand c'est tout l'Enfer que l'on tient entre ses doigts ?

Le dégoût est plus grand que le danger, l'Ennemi non seulement à soutenir, mais à comprendre !

Mais est-ce qu'il y a moyen de lâcher prise quand c'est Dieu même que nous avons à défendre ?

Nous sommes là, le temps peut passer, c'est comme si nous étions éternels î

Comme nous sommes participants de Sa cause, nous le sommes de la patience qui s'y mêle.

Il se fait sans doute quelque part quelque chose à quoi nous ne sommes pas encore prêts.

Dieu nous a bien attendus, c'est notre tour un petit peu d'attendre, et de savoir ce que c'est

Que d'attendre et de durer et d'attendre encore dans l'impuissance et dans le sacrifice.

Dans l'impuissance à cause de la Croix

comme Dieu, quand on a faim et soif de la Justice!

Nous ne savons quand ce sera le salut, mon Dieu, nous remettons notre âme entre vos mains!

Nous ne savons quand ce sera la Victoire, — mais cependant si c'était pour demain!

Et quelle amère nuit c'a été, — mais si c'était pourtant demain que le jour se lève!

Le temps au juste qu'il faut, sa mesure ni trop prolongée ni trop brève,

Le même qui sert au blé pour pousser, au malade pour la maladie à son aise et pour la cure.

Ça, c'est votre affaire, nous le savons, et mêlé aux choses de la nature.

Tous les purgatoires, c'est à vous, et, n'est ce pas ? l'intervention de l'Indulgence, Seigneur,

Eternel écouteur du temps, la source et le suprême modulateur !

Et d'ailleurs, vous êtes avec nous, nos

secteurs sont mêlés à votre cantonnement,

Si près qu'on se touche avec la main, comme l'ancien qui vous tendait son gant.

A quoi sert de compter les jours, quand vous seul êtes le commencement et la fin ?

La Victoire viendra, nous le savons, — mais cependant si c'était pour demain!

Et certes vous ne nous demandez rien de plus que d'être obéissants et forts.

Tout un peuple en vous comme vous obéissant jusqu'à la mort.

Nous sommes en paix avec vous, c'est assez. — Mais cependant, pour voir,

Seigneur, si c'était pourtant demain que vous nous donnerez la Victoire !

Honorable est la mort des saints. Mais c'est beau tout de même aussi.

Père, cette face entre vos mains qui rend grâces, cette face couverte de larmes et qui rit !

C'est beau, cette nouvelle qui arrive et ce grand cri des veuves et des orphelins

Qui voient de leurs yeux votre justice et que leur sacrifice ne fut pas en vain !

Seigneur, ah ! ne tardez pas, mettezvous à la portée de vos amis !

Jamais nous ne saurons plus vous remercier comme nous en sommes capables aujourd'hui!

Rome, Novembre 191 5

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