‹ Poëmes de guerre, 1914-1916Chapitre 19 sur 20 · L ' ENFANT · texte numérisé non relu

L ' ENFANT

Il consent et il baise le crucifix.

M. LE Curé

Quoi ! c'est là cette France impie ?

Jean

C'est la France au sang pur telle qu'elle fut toujours.

M. LE Curé Est-ce là cette ennemie de Dieu?

Jacques

La France ennemie de Dieu! Il n'y a quelles ténèbres qui soient ennemies de la Lumière !

Il n'y a que les cœurs fermés, il n'y a que les âmes esclaves qui soient horribles à un père, et quel est le peuple moins obscur que ces Français dont le nom même est synonyme de libre et de sincère ?

Ennemis de Dieu, parce qu'il ne nous suffit pas de le confesser de bouche seulement.

Et de le ranger ensuite commodément loin de notre vie quotidienne comme une idole toujours prête à nous approuver!

Ennemis de Dieu, quand on ne nous voit occupés que de lui! Quand dans le monde entier il n'y a que nous qui ne le lâchions pas, et qui ne lui laissions pas de repos, et qui mettions l'intelligence avant la loi et l'amour avant le respect, et qui connaissions le chemin de son cœur, jusqu'à ce que nous sachions si c'est vrai qu'il nous aime et qu'il est vivant!

Il ne serait pas un père s'il n'aimait pas cejtourment que nous lui faisons!

Les autres peuples peuvent parler de Dieu, qu'est-ce que ça leur fait ? Ce n'est qu'un mot pour eux comme un autre et non point cette chose, si sacrée dans le cœur comme le nom de notre mère, qu'on n'aime pas à l'en faire sortir!

Les autres peuples disent que Dieu est avec eux et qu'il les défend, mais nous, c'est nous autres qui le défendons!

Nos pères jadis, ont dressé ces deux tours au travers du soleil levant.

Ces deux tours qui nous gardent encore, Rheims et ce beau vaisseau d'où ruisselait le baume sur toute la terre royale,

Cette grande terre à blé qui est la nôtre et ce manteau de moissons qui l'enveloppe, montant et descendant et tout parsemé de fleurs de lys !

Maintenant, tout ce qui était paille audessus de la terre est parti en flammes et en fumée ! Mais il nous reste la terre même où nous avons creusé une grande fondation,

Un grand fossé au devant de l'envahisseur, et que nous reconquérons à grand travail, pouce à pouce et sillon par sillon, payant prix de nouveau pour elle,

Comme un laboureur, trait par trait, qui rouvre et reprend toute sa pièce jusqu'à la limite éternelle.

Un peuple tout entier enfoncé dans sa terre jusque par dessus la tête, une armée toute ruisselante de la terre natale.

Jusqu'à ce que de nouveau elle surgisse au soleil de Pâques !

Est-ce nous qui avons attaqué ? est-ce nous qui avons voulu voler aux autres ce qu'ils avaient ?

Ce que nous défendons, c'est notre bien, c'est le jardin qui tient à notre maison, c'est l'arpent carré dans lequel tient notre droit et notre destinée!

Et ce que nous défendons, c'est Dieu même qui s'est remis à notre garde comme un petit enfant, c'est cette place honnête dans notre cœur où il est, c'est ce Tout- Puissant infiniment faible, c'est cet humble

souffle dans notre cœur qui nous a mis tous debout!

C'est à lui que nous faisons un rempart, ce solide rempart entrelacé de tout ce qu'il a d'hommes dans le pays, cette moisson toute mêlée de prêtres et de missionnaires avec nous comme les fleurs rouges et bleues dans le blé blanchissant !

Contre leur Goethe et leur Kant et leur Nietzche et tous ces souffleurs de ténèbres et de pestilence dont le nom même fait horreur,

Et contre leur père à tous, l'apostat Martin Luther, qui est avec le diable!

C'est Dieu même que nous défendons, ceux-là mêmes qui ne savent pas son nom.

Car chaque peuple est né pour luimême, mais le France est née pour tout l'univers afin qu'elle lui porte la joie!

Ce n'est pas son corps seulement qu'elle défend, c'est son âme qui est à tout l'univers, ce n'est pas sa vie seulement qu'elle défend, c'est la parole de Dieu à tout

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