‹ Poëmes de guerre, 1914-1916Chapitre 18 sur 20 · L ' E N F A NT · texte numérisé non relu

L ' E N F A NT

se précipitant vers le puits.

C'est ce puits là, monsieur le Curé ?

Tous LES ENFANTS

se précipitant vers le puits.

Oh! venez, venez! venez tous! venez voir dans le puits!

M. LE Curé Eh! bien, qu'est-ce que vous voyez?

Un enfant

Je vois une petite lumière triste tout en bas. Oh! que tout paraît triste et sombre!

Un autre

Je vois une campagne toute rapiécée, des forêts toutes noires, des rivières qui vont l'une vers l'autre, des villes toutes blanches comme une pincée de sucre, et de l'Est à l'Ouest, à perte de vue une grande ligne de villages qui brûlent I

Et cette triste petite lune tout en bas comme une pastille jaune!

M. LE Curé

Douce France! Pardonnez-moi, mon Dieu, si même au ciel je garde tellement au cœur l'amour de ce pays.

Que j'aime ses villages qui sont blottis çà et là comme des poules dans la paille et ses vieilles petites villes tout usées comme des meubles de famille qu'on n'a jamais changés de place!

Une petite fille Je vois maman !

Un petit garçon

Ne pleure pas, maman! Nous sommes heureux! Viens avec nous!

M. LE Curé Que fait-elle, votre maman?

La PETITE FILLE

Elle est à genoux et elle prie en sanglotant, et son pauvre corps maigre est secoué de grands frissons. Et elle serre contre son cœur un petit bas de tricot.

Une autre petite fille

C'est à cause de mon petit frère qu'elle a perdu et qui a été écrasé par une charrette. On nous avait séparés. Et nous autres, les Allemands nous ont mises en tête d'une de leurs colonnes pour se protéger.

La première petite fille

Ne pleure pas maman! Je suis là-haut avec Henri!

M. le Curé

Regardez encore, qu'est-ce que vous voyez ?

Un enfant

Je vois un colonel qui dit la messe et tout le régiment est à genoux dans la boue autour de lui.

M. le Curé

Et encore ?

Un enfant

Je vois un médecin major dans le coin d'un hôpital, qui vient de se convertir et qui essaye de dire son chapelet.

M. LE Curé Et encore ?

Un enfant Je vois mille hommes couchés par terre

et il y a une ligne de meules par devant. Mille hommes morts par terre et pas un d'entre eux qui n'ait reçu l'absolution.

M. LE Curé Et encore ?

Un enfant

Je vois un rabbin à genoux près d'un mourant et qui lui fait baiser le crucifix.

M. L E C u RÉ

Et est-ce qu'ils continuent à jurer et à blasphémer }

L'enfant

Plus que jamais! mais tous ont une médaille ou un scapulaire sur leur pauvre chair qui me fait tant de pitié.

M. LE Curé

Quoi! est-ce là ce pays de Voltaire et de Renan ?

Un autre enfant Je vois le petit-fils de Renan!

M. LE Curé

Que fait-il ?

L'enfant

Il est par terre, les bras en croix, avec le cœur arraché, et sa figure est comme celle d'un ange ! Il a le signe sur lui du troupeau de saint-Dominique,

M. LE Curé

Tu vois son corps. Mais son âme, disnous, où est-elle ?

L'enfant

Saint-Dominique l'enveloppe dans son grand manteau avec les autres tondus.

M. LE Curé Et qui vois-tu encore ?

L'enfant

Je vois un mourant à qui on apporte Jésus- Christ et qui essaye de faire le salut militaire! Je vois les deux fils du général de Castelnau. Je vois Charles Péguy qui

tombe la face contre terre! Je vois un professeur de sixième qui meurt pour la France et ses enfants s'appellent Michel et André ! Je vois un capitaine de dragons qui meurt pour la France et ses petits garçons s'appellent Bernard et Jean.

Un autre enfant

Oui! Et moi, je vois son père, qu'il est vieux !

M. LE Curé

Qu'est-ce qu'il fait ?

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