‹ Poemes de la guerre, 1870-1871Chapitre 18 sur 27 · IS · texte numérisé non relu

IS

i6o LA GUERRE.

Qu'cùc-il fait de la politesse?

Il n'allait pas dans les salons!

Pour lui les talons d"une Altesse N^étaient que de simples talons!

Dans ma modeste maisonnette Il vivait, loin des entrechats , N'ayant qu'un penchant déshonnête :

La strangulation des chats !

Encore était-ce à sa manière !

Car, lorsqu'il leur tordait le cou, Il courait, riant comme un fou.

Les porter à la cuisinière.

Car il avait très-bien compris, — Partisan de la résistance, — Que du problème : subsistance Dépendait l'honneur de Paris!

Combien de fois, prenant pour pistes Les ruisseaux que nous enjambons.

Chez les épiciers égoïstes, M"a-t-il déniché des jambons !

BISTU. i6i

Si, nez en zague, queue en zigue.

Il flairait par les soupiraux, J'allais chercher à leur bezigue Un homme et quatre caporaux;

Et du grenier jusqu'à la cave On visitait cet épicier!

Et les baïonnettes d'acier Brillaient au feu du rat-de-cave !

Ainsi prouvait-il son dégoût Pour ces exploiteurs de famine Qui, selon la bourse et la mine.

N'avaient plus rien, — ayant de tout!

Que les malheurs de leur patrie Trouvent toujours si diligents A se créer une industrie Du désespoir des pauvres gens !

Cœurs ignobles ! ignoble race !

Vermine attachée au lion !

Vils boutiquiers, nés dans la crasse Et mourant dans le million !

i62 LA GUERRE.

Qui fera le Dcucéronome De cette époque de courroux Où la poche des kangurous Fut un régal de gastronome !

Où, pendus à des crocs d'acier.

On vit le tigre du Bengale N'exciter plus que la fringale Du Sédentaire carnassier!

Où le gigot d'hippopotame Fut ce culinaire trésor Qu"un jour de fête l'on entame Avec une truelle d'or !

Où chez les Rothschild, où l'on trinque Avec des coupes en rubis.

On étala sur du pain bis Du fromage d'ornithorynque!

N'en rions pas ! Les cœurs sont gros ! J'en sais plus d'un prêt à se fondre ! Puis dans les tavernes de Londrc Nous passons tous pour des héros!

BISTU. i(î}

Des héros, soie! Je dois me taire, Car l'Angleterre s'y connaîc! Je ne prends pas sous mon bonnet De désabuser l'Angleterre !

Mon chien avait sur notre orgueil Une opinion — que je garde !

Le monde est vieux; il nous regarde A la mesure de son œil.

C'est vrai qu'il se montrait farouche Contre ce pain !... — Dieu juste et grand ! Que l'on mangeait tel qu'on le rend, En fermant le nez sur la bouche!

Mais je l'aurais dans l'eau de mer Délayé jusqu'à la chimie Qu'il l'eût déclaré moins amer Que le gruau — de l'infamie!

Que dis-je? n'est-ce pas à lui Que revient l'honneur d'une fable Dont je ne sens bien qu'aijourd'hui Toute la portée ineflable !

i64 LA GUERRE.

INTERMEDE.

La Crêpe un jour disaic au Pain :

Je charme tout : œil, denc, narine!

Je suis l'honneur de la farine.

Et toi, tu n'es qu'un galopin ! n

Quel est ton passé militaire? »

Reprit le Pain d'un air narquois ;

Je vois, ce je ne puis m'en taire, ( Toutes tes flèches au carquois ! )>

1 — J'ai des plans; ceci, je m'en pique, ( Fit la Crêpe en se rengorgeant !

I J'en ferais un poëme épique, ( Si mon libraire aimait l'argent !

I Je nourrirais pendant le siège I Hommes, enfants, femmes, clievaux ! i> Le Pain se laissa prendre au piège, Et dit : « Voyons ce que tu vaux ! »

BISTU. i6s

La Crêpe monta sur le trône.

— Dans les premiers jours tout va bien : On vous portraiture, on vous prône,

On paye, sans dire : Combien?" —

La Crêpe était bonne, mais lourde.

Sans se le dire, on le savait; Mais, pour digérer, on buvait Un peu d"eau-de-vie à la gourde!

Or un soir tout se dérangea ;

Un dîner revit la lumière !

Bah ! pour une fois ! la première !

— On mangea moins, mais on mangea !

L'autre ne se fit pas attendre!

Puis la troisième! Et l'Estomac Jurait, à qui voulait l'entendre, Qu'il allait ab hoc et ab hac !

La Crêpe, sans espoir de lucre.

Avait beau faire de son mieux ; Elle avait beau doubler son sucre Pour en jeter la poudre aux yeux ;

i66 LA GUERRE.

Elle avaic beau crier : « — Je jure De ne pas me rendre ! » — Toujours Elle se rendait, la parjure! Non pas un jour, mais cous les jours!

Survinc à la lin la gastrite!

Et l'on fut retrouver le Pain!

Mais l'Estomac n'avait plus faim!

Hélas! la chose était écrite!

Et la Parque ouvrit ses ciseaux !

D'ailleurs le Pain avait la peste; Bref, il parlait d'aller aux eaux!...

Son trépas était manifeste.

Qui vouliez-vous qu'il secourût Etant lui-même aussi malade r* L'Estomac lit une salade, La mangea sans pain, — et mourut!

Ceci prouve, — et c'est la morale. — Que ce qui perd, c'est le bagout!

l'^t qu'un peuple souvenc, qui ràlc.

Meurt moins de faim — (jue de dégoût !

BISTU. 167

Ainsi, cherchant un peu de carne Sur son dernier os de cheval, Parlait ce chien, après la Marne, Et pourtant avant Buzenval !

Et si quelque convive affable Avec nous s'en venait jeûner, Pour remplacer le déjeuner, Bistu nous récitait sa fable !

i68 LA GUERRE.

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