‹ Poemes de la guerre, 1870-1871Chapitre 20 sur 27 · MENUET · texte numérisé non relu

MENUET

Au mois d'août dernier en Champagne, Dans les vignes, près d'Epernay, Bistu, par un frelon berné, Nous égara dans la campagne.

Les reins plies, l'orceil saignant.

Rompus, tirant au kilomètre.

Nous allions tous les deux, geignant En langue de chien — ou de maître!

Dans cette lutte du biceps

Le premier qui faillit fut l'homme,

Et s'étalant parmi les ceps

Il s'y trouva pour faire un somme!

Mon front ballait! pour l'étayer Mon pauvre chien, ô bonté bête !

Doucement y glissa la tète Et s'arrondit en oreiller.

BISTU. 177

Minute charmante ou pareille Au vaisseau détaché du port.

L'âme harassée appareille Pour le mirage de la mort !

La mienne mettait à la voile Pour le pays des Endymions, Quand, sur la vigne où nous dormions Comme des époux sous le poêle,

Un essaim d'oiseaux babillards Tourbillonna par les ramures, Et vint en bande de pillards S'abattre dans les grappes mûres !

Les vignes sont des cabarets Où l'on ne boit pas de tisane!

Chacun de ces coupe-jarrets Y conduisait sa courtisane !

Les Tarins, en soudards coquets, Enlaçaient la taille aux Mésanges, Et cueillaient aux becs de ces anges Moins de baisers que de hoquets!

On en vie qui prenaient pour table Le plumage de leurs voisins!

On défonçait tous les raisins; L'orgie était épouvantable!

Une diva de bas buisson

Risqua, d"un sifflet de rogomme,

Une si vilaine chanson

Qu'elle en eût fait rougir un homme!

Déboutonnant son Casimir Un Pinson jura par saint George Qu'il larderait le Rouge-gorge Qui parlerait d'aller dormir.

Un Bouvreuil fie des parodies

Des meilleurs Paons des tréteaux verts.

Et profana des tragédies

En les récitant à l'envers!

Un Grimpcrcau, tirant des cartes.

Proposa de tailler un bac ; Un Pluvier cita du Descarccs Sur un rigodon d'Ollcnbach !

BISTU. 179

Pour cacher cette noce indigne Et tous ces couples embrassés La treille n'avait pas assez De toutes ses feuilles de vigne ! —

L'ami Bistu dardait sur eux L'œil rond de sa prunelle fixe!

Puis l'œil se voila, malheureux !

— Le jeu dégénérait en rixe!

Pour un Geai, cousin du Vautour, Qu'on voulait déguiser en Aigle! Une voix disait alentour :

(( HohenzoUern ! » — Quelque espiègle !

Toujours est-il que, pour rebec, Le clairon terminait la fête !

Et que l'on se jetait du bec Les peaux de raisin à la tête !

On piaillait! on était gris!

Tous ces moineaux avaient la fièvre !

Déjà les uns s'appelaient : — Lièvre ! Les autres s'appelaient : — Perdrix !

i8o LA GUERRE.

Et l'on s'insultait dans sa taille, Et l'on retroussait ses ergots!

Et ce brouhaha de bataille Faisait neiger les escargots!

« Commence ! sifflait-on, arrive ! »

La Alarseillaise roucoula; Le Merle tomba sur la Grive, Et voici que le sang coula !

Le carnage partit du bouge Et monta jusqu'aux arbrisseaux.

Grappes de raisins et d'oiseaux, Tout saignait! — Il pleuvait du rouge!

Chaque bec, comme un petit croc.

Prenait un crâne pour enclume; On eut matelassé la Crau Avec ce qu'il tombait de plume !

Avec ce qu'il tombait de sang On eut noyé les monts Carpathes.

Lt planté leur double versant Avec ce qu'il tombait de pattes!

BISTU.

Bistu n'y pue tenir : « — Holà! »

Jappa l'animal en colère; <( Sont-ce des choses qu'on tolère? »

Et la bataille s'envola.

Et ce chien songeait en lui-même :

« Pourquoi donc se sont-ils battus } (( Ils sont bien nourris, bien vêtus; (( Sur la treille ils boivent à même!

(( Ils ont la cave et le buffet, (( Et pour devoir : se reproduire, (( Voler, chanter! Comment déduire (( Cette cause de cet effet? »

La nuit tombait; nous repartîmes, Moi rêveur, et lui soucieux, Et nous devinant dans les yeux Toutes nos questions intimes.

Bientôt, ondulant au couchant Comme une nappe qu'on secoue.

S'étendit devant nous un champ Immense, triste et gras de boue!

lOa LA GUERRE.

Au delà plus rien : l'horizon!

La plaine s'affaissait dans rombre.

Allez voir ce champ sans gazon,

O vous, dont la pensée est sombre!

Pareille à quelque doigt géant Posé sur la bouche, miroite Au bord de ce vide béant Une colonne, blanche et droite.

L'effet est simple et saisissant; Au milieu d'une terre riche, Surtout en Champagne , une friche Rappelle une tache de sang.

C'en était une, et que l'histoire Croyait bien lavée! Oh! non, non!

Ma plume en écrivant son nom Tremble un peu dans mon écritoire !

La page incline de travers Ce poëme qui s'échelonne, Et fait vaciller sa colonne Sur sa frêle assise de vers!

BISTU. 183

L'Aigle posé sur la corniche S'envole et retourne au zénith ! . .

Voici ce que lue mon caniche En lettres d'or, sur le granit.

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