IRE D ERIC ANDRÉ
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Messieurs les Allemands, au détour d'un chemin Vous m'avez arrêté, les armes à la main... Je ne suis pas soldat, n'ayant pas l'uniforme. Vos édits sont formels, — et je les avais lus. Je serai fusillé tout à l'heure ! — Au surplus Faites votre devoir, je plaide pour la forme.
Quand vous êtes venus en France, mon pays, J'étais l'instituteur de ces bourgs envahis. Comme on entend les bois gazouiller à l'aurore, Le babil des enfants indiquait ma maison! ■ — C'est celle que Ton voit fumer à l'horizon, Dans ce brasier, où tout un canton s'évapore.
Ma femme était Badoise. — Oui, dans ce temps serein, On pouvait naître encor des deux côtés du Rhin Sans s'égorger et sans songer aux représailles. Son cours ne traversait que mes rêves d'amant : S'il me séparait d'elle , il était allemand ; Elle le crut français le jour des épousailles.
Nous nous étions connus à Strasbourg! — Je voudrais Ne pas dire ce nom devant vous, étant près De retourner au Dieu qu'atteste ma patrie ! Elle était protestante , et mon culte est romain ; Mais le jour où sa main fut mise dans ma main Nous vit jurer tous deux la même idolâtrie.
Les enfants l'adoraient ! . . . ils m'aimaient bien aussi ! Je n'ai pas toujours eu l'air fauve que voici ; Le meurtre, voyez -vous, déforme le sourire. Et j'ai beaucoup tué! — Quelques-uns d'entre vous Sont des savants, dit-on : je n'en suis pas jaloux, Car j'ai fait plus de mal qu'ils n'en pourront écrire.
i6 LA GUERRE.
Et. pourcant que de joie en mon humble métier! J'ai vécu de chansons pendant un an entier ; Quand on entendait rire^ on disait : C'est Técole ! L'enfant n'est bien souvent qu'im ange curieux Qui vient pour essayer la vie , une heure ou deux , Et^ qui la trouvant triste, ouvre l'aile — et s'envole.
Sans doute ils oubliaient chez moi le paradis , Car tous m'étaient restés. — Ce que je vous en dis N'est pas pour me vanter; j'avais cette chimère Qu'à la longue, fùt-il faible ou fort, blond ou brun. Le ciel finirait bien par m'en envoyer un Dont ma femme serait le portrait — et la mère.
La guerre vint. — Forbach! Reichshoffen ! — Votre roi Chantait : Louange à Dieu! — Je ne sais pas pourquoi Un peuple écoute un roi qui l'appelle à la guerre . Il serait fort aisé pourtant de dire : Non! Nous ne sommes point faits pour nourrir le canon!... — Je suis, vous le voyez, un esprit très -vulgaire.
Enfin Sedan! — Un soir, les habitants du bourg Sortent de leurs maisons. — On battait le tambour. On court, on se rassemble au préau de l'église... Les vitraux flamboyaient aux lueurs du couchant; C'était l'heure où chacun est revenu du champ , Où l'azur , comme on dit chez nous, se fleurdelisé
i8 LA GUERRE.
Le maire était monté sur un large escabeau ^
Et parlait. A la main il tenait un drapeau
Où l'on avait écrit : Vive la République !
— (( C'est au peuple, dit-il, qu'on en veut cette fois !
(( On brûle nos hameaux ; il nous reste les bois ;
(( La liberté s'y plaît, et c'est sa basilique!
'( L'arbre abrite et nourrit l'homme qui se défend!
« Amènera qui veut sa femme et son enfant,
(( Car la femme au combat n'est plus que la femelle;
(I Elle anime le mâle et charge les fusils,
« Et le sang qu'elle verse en allaitant ses fils
« Donne un goût de vengeance au lait de sa mamelle!
<( Donc en forêt !» — A peine il achevait ces mots ,
Voilà que le tocsin pleure sur les hameaux.
Et, que sous le portail ébranlé du vieux temple,
Le curé, soulevant une croix, apparaît.
Et se met à marcher, grave,. vers la forêt!...
— C'était plus qu'un sermon , cela , c'était l'exemple !
Il montait à pas lents, toussant dans le brouillard.
Tous le suivent! Tous vont où s'en va le vieillard !.
Le bourg abandonna sa misère au pillage,
Et, quand tout disparut au tournant du coteau,
La forêt referma les plis de son manteau ,
Et puis la solitude entra dans le village !
Moi, je les regardais, hébété , comme fou!...
Le tocsin gémissait sans relâche. — Un hibou,
Qui floccaic éperdu dans la brume sonore ,
Me parut ressembler à mon âme... — il tournait!
— (( Mon Dieu! la guerre sainte! est-ce là qu'on en est?
Le sonneur, harassé, s'en alla, vers Taurore,
Et la cloche cessa de tinter à jamais!
— Quand je fus seul avec la femme que j'aimais.
Je lui fis parcourir l'école jusqu'au faîte. .
A tous nos coins chéris je lui disais : (c Tu vois !
(( Tu vois!.,, regarde bien!... C'est la dernière fois!.
Et j'y portais la flamme en détournant la tcte.
Deux jours après, j'étais à Bade. Ses parents
Pleuraient , car ils sont vieux ! — « Tenez , je vous la rends,
« Leur dis-jc ; son amour l'avait dépaysée !
(( Voici les cent écus de sa dot , comptez-les ;
(( Je ne puis rien tenir de vous, étant Français!...
« Et toi, pardonne-moi de ravoir épousée!
<( Je n'avais pas le droit de t'aimer! Je devais
(( Haïr tes grands yeux bleus , car l'amour est mauvais ;
(( Il a fait dévoyer toute la race humaine!
« Lorsque nous échangeons notre âme en nos baisers,
(( C'est mal! nos deux pays, ma chère, en sont lésés!
(i Notre bonheur leur vole une part de leur haine.
(( Enfant, pardonne-moi! Car mon crime est réel « De n'avoir ki ni Kant, ni Fichte, ni Hegel! (( Aux élèves qu'ils font on reconnaît des maîtres ! (i Sottement j'enseignais aux miens dans mes leçons : (( Le bon Dieu fit le fer pour couper les moissons ! » (( Et je faussais vos cœurs, ô naïfs petits êtres!
<( Le fer est le métal de mort, sachez-le bien !
(v La mort étant le but, le fer est le moyen;
(( Il s'assouplit au meurtre et brille dans les larmes !
(( Dieu l'a fait pour qu'il gronde et qu'il lance le feu ;
'i Aussi; mes chers petits, il faut adorer Dieu,
Il Qui pour vous égorger vous a donné des armes !
LE MAITRE D'ECOLE. aj
'( Je leur dirai cela dans la forêt, là-bas.
(( Car j'y vais retourner! En ne te voyant pas,
c( Ils vont me demander : Mais elle, où donc est-elle .>
(( Je leur expliquerai qu'il ne faut plus t'aimer !
« Et, si je puis le dire enfin sans blasphémer,
« Que tu n'étais ni bonne, ô mon ange, ni belle!
<( Adieu donc, chère femme, adieu jusqu'au revoir!... « L'amour n'est que la vie, il n'est pas le devoir !... « N'importe où je mourrai , c'est ici que j'expire!... » — Je ne pus retenir mes sanglots étouffants. Son père m'avait pris les mains : — « Pauvres enfants ! Disait-il, vous payez les gloires de l'Empire! — »
Qu'il fut long le moment qui nous tint embrassés! Il me semble si court à présent! (( C'est assez, )> Dis-je. — Mais tout à coup je vois pâlir ma femme! Au geste qu'elle fait, nous devenons tout blancs : — Que ferai-je du fils que je porte en mes flancs } Cria-t-elle. — Ah! Messieurs! la guerre est bien infâme!
XXUI.
Il en est parmi vous qui sont pères ! Mais moi Je ne l'avais jamais été! — Si votre Roi Savait ce que l'on souffre , il prendrait le cilice ! J'étais père!... j'étais père! Chacun m'entend! Et je devais mourir sans le voir, lui, pourtant! - Je tombai net, j'avais épuisé le calice.
Quand je repris mes sens, je vis le vieux Badois
A mes côcés. — « Va-t'en, me dit-il, tu le dois !
« Fais plus que ton devoir, jeune homme, pour le faire!
(( Tu méritais ma fille : elle est veuve, c'est bien.
(( Mérite ta patrie à présent! — Citoyen,
(( Venge-la, c'est ton droit, — et je te le confère. »
Je partis dans la nuit. Mais lorsque j'arrivai Dans mon pauvre pays , je crus avoir rêvé. Des cadavres blêmis pourrissaient dans la boue ; Des chevaux éventrés craquaient sous des caissons , Et des chemins affreux s'ouvraient dans les moissons Au sein des épis mûrs qu'avait fauches la roue!...
Le village n'était qu'un brasier... — Au milieu. Le clocher, d'où tombaient comme des pleurs de feu Semblait prendre à témoin TEternel dans l'espace... — Je ne vous peindrai pas ce que vous avez fait. Mais quand je vis cela, je compris qu'en effet Vous vouliez à jamais germaniser l'Alsace!...
Alors je me blottis dans l'ombre, et j'attendis... Un uhlan s'avançait à cheval; je bondis En croupe, et lui volai son fusil et ses balks !... Il en avait quarante ; il n'en reste que huit. Nous ne tirons jamais qu'à bout portant, la nuit; Car la guerre sacrée a des lois infernales.
LE MAITIIE D'ECOLE. 27
Et nous sommes cinq cents, Messieurs, dans la forêt. Quand l'un de nous est pris, on le venge; — on pourrait Compter plus d'un malade , hélas ! mais pas un lâche ! Les petits sont souffrants, et notre vieux curé A cessé de tousser... Nous l'avons enterré Dans la première neige... Il est mort à la tâche.
Aujourd'hui, c'est mon tour, et je ne m'en plains pas. J'ai trop vécu d'un mois sur terre. — Je suis las , Et mon malheur n'est pas l'excuse que j'allègue. Hâtez-vous, car je crains de douter de mon Dieu! —
— Donc, en joue! — A jamais vive la France! — Feu!
— Et quant à mon enfant, Messieurs, je vous le lègue !
A Monsieur HESRY DELAS
Moi, je vous dis ceci, Vandales, A vous qui, dans notre Paris, Faites goûter à vos sandales Ce sol que vous n'avez pas pris!
Moi, poëte, dont l'âme est faite De la poussière d'un prophète, Et dont le délire invaincu Devance tout, âge et science, Et ressemble à la conscience D'un avenir déjà vécu : —
Par ces Villes symbolisées Qu'on voile à vos yeux éhontés,
Et dont les spectres confrontés Vous parquent aux Champs-Elysées; Au nom des trois jours étouffants Où nous avons à nos enfants Enseigné leur future histoire Et le nom du vainqueur piteux Qui leur paraissait si honteux De son triomphe expiatoire ;
Au nom de votre odeur d'ennui^ De votre servilité plate, Et de cette épaisse omoplate Où le bâton se sent chez lui ; Malgré le démon qui vous mène Comme les serfs de son domaine. Et ce hasard à court délai Qui met le sceptre de la terre Aux mains d'un peuple prolétaire Né pour manier le balai ;
Mais aussi, soldats d'étriviéres, Au nom du sang, limon amer, Que les fleuves, où boit la mer,
Boivent aux urnes des rivières ; Au nom d'un sombre souvenir; Au nom d'un plus sombre avenir, D'une haine que rien n'apaise Dans sa morcelle hérédité ! — Je vous ai vus! J'ai médité!... — L'Alsace restera française!
Console-toi, Strasbourg ! Tu prends Un esclavage à courte haleine!
Si les montagnes les font grands, Nous les avons vus dans la plaine!
Ils sont sortis de leurs forêts ; Nous les avons toisés de près :
Console-toi, Metz, la surprise!
Leur orgueil n'est que vanité :
On te rend ta virginité.
Ils l'ont cosaquée et non prise !
Patience ! on en voit le fond De ces rêveurs ! On les mesure, Ces guerriers de comptoir qui font La guerre comme on fait l'usure !
Ces lourds chevaucheiirs de brouillard, Si ferrés sur le milliard, L'hiscoire sainte ec les cédules !
Gens d'eschécique, au parler lent, Qui, pour fonder leur Vaterland.
Avaient besoin de nos pendules !
Ah! oui, vous nous appartenez, Villes sublimes et bénies !
Il est tramé par des génies.
Le fil par où vous nous tenez!
Vous êtes bien filles de France Par la gloire et par la souffrance; Vous portez, ô cœurs fraternels, La cicatrice de famille Où l'on reconnaît toute fille De ses dévoûments éternels!
Dans quelque piège où l'on t'attire, ' Alsace, tu nous appartiens.
Et nous nous déclarons les tiens, Et nous adoptons ton martyre !
Quels que soient les derniers effets
Des supplices ou des bienfaits Sur leur constance ou sur la tienne, Tant que ton front pâle et charmant Portera le pied allemand, La France se fait alsacienne !
Ainsi qu'Israël autrefois.
Nous aurons notre Ville sainte !
Ceux-là seront Français deux fois
Qui seront nés dans son enceinte.
Capitale de nos douleurs,
C'est à Strasbourg, et non ailleurs,
Que nous transférons la patrie;
Et de ce membre mutilé
Tout le corps se dit exilé,
Et la chair même dépétrie !
Nos poumons ne respirent plus L'air restreint de la délivrance !
Déchirez les pactes conclus :
C'est à Strasbourg que dort la France!
C'est nous qui sommes prisonniers :
A Strasbourg sont les pigeonniers
Où retourneront les colombes !
C'est l'air de Strasbourg qu'il nous faut! Strasbourg toujours, Strasbourg bientôt!
Là sont nos foyers — ou nos tombes !
Défense de rire ou d'aimer
Aux enfants qui n'ont plus leur mère !
Et défense aussi de semer
Même au terrain de la chimère !
Défense de lever les yeux
Sur les portraits de ces aïeux
Qui cessent d'être les ancêtres
D'une race sans feu ni lieu.
Qui laisse l'autel de son dieu
Servir d'écurie à des reîtres.
Vin de la vengeance ! vieux vin Dont la haine a planté la vigne !
Celui qui t'a nommé divin T'a trouvé du mot un nom dimc.
Quand un peuple en est altéré.
Malheur à ceux qui l'ont tiré !
Sous la langue qui le fustige.
Il fermente ec devient du sang!
Et l'épouvance alors descend Tous les escaliers du vertige !
Vigne ! hâte-toi de mûrir !
Car notre haine est bien âgée !
Car nous ne voulons pas mourir
Avant de ravoir vendangée !
Soleil, quintuple tes rayons!
Et nous, pour une heure, enrayons
Sur la pente de l'espérance,
Et berçons le temps irrité ! —
Dieu sera dans Tobscurité
Le jour où s'éteindra la France !