SCENE PREMIERE
L ALLEMANDE
Déjà dans les vergers bourgeonnent les lilas!.
LA FRANÇAISE
Déjà sur les étangs glissent les hirondelles!...
l'allemande.
Ils refleurissent, eux !
la française.
Elles reviennent, elles !
l' allemande.
Hélas ! c'est le printemps !
LA FRANÇAISE
C'est le printemps, hélas!
l'allemande.
Mon Fils était robuste ainsi qu'un jeune chêne, Et je l'avais conçu dans ma virginité ! Il allait, ne sachant ni la peur ni la haine Et se sentant bâti pour une éternité.
Massif comme le bœuf, comme lui prolétaire. Il marchait comme lui d'un seul bloc, à pas lents. Lourd au sol, et rêveur ! et ses yeux indolents Gênés par l'infini souriaient à la terre ! Mon Fils était l'égal du plus beau des humains ! Mon Fils était l'honneur de ma couche sereine ! Et l'haleine du fer soufflait dans son haleine. Et l'ampleur habitait la paume de ses mains. Il est mort ! — Parmi ceux qui s'en vont de bonne heure Réclamés du néant on me l'a confondu ! Mais depuis tant de jours que sa mère le pleure. S'il existait des dieux, — ils me l'auraient rendu !
LA FRANÇAISE
S'il existait des dieux, ils pleureraient nos larmes ! Mon Fils était chétif ! Mon Fils était de ceux
Que l'on n'a qu'une fois ! — Frêles et paresseux,
Les bras étaient trop longs et cassaient sous les arme^ !
Comme on naît du devoir il naquit du plaisir ;
Il aurait vécu vieux à force de survivre !
Sa démarche était chaste ainsi que son désir ,
Son front avait la forme et la blancheur du livre !
Ses fins cheveux naissaient en touffes de duvet.
Et bouclaient, jusque sur ses cils, avec paresse !
Le toucher de sa peau valait une caresse
Et, quand on l'avait vu sourire, on y rêvait!
Il avait la pensée alerte et l'âme grande!
De tout noble projet son cœur était féru I... —
Ah ! pour qu'on me le prenne — ou pour qu'on me le rende,
Qu'ai-je fait cependant! sinon — que l'avoir eu!
l' ALLEMANDE.
Il est mort ! — et là-bas, sous son linceul de neige
Sinistrement couché dans toute sa longueur,
Il pourrit, mon enfant! — Ah ! comme lui, que n'ai-je
Le limon dans les yeux et le ver dans le cœur !
Et déjà l'envahit l'impassible nature !
Les vautours ont flairé leur vie en ce néan: !
Leur essaim est dardé sur ce torse béant ;
Ils planent ! Ils se sont mesuré leur pâture ! O terreur ! leurs longs becs viennent de l'effleurer ! Vautours, retirez-vous ! ce n'est pas votre proie ! N'y touchez point ! craignez que la foudre vous broie! Vautours, c'est lui!... vautours, regardez-moi pleurer ! Qui donc me défendra son cadavre? — Personne! L'épouvante lentoure et s'exhale de lui ! Le fossoyeur lui-même au coin du bois frissonne Au bruit de leur festin sinistre !... ■ — il s'est enfui! Oh ! n'ayez pas d'enfants! Oreilles, yeux et bouches, Fermez-vous! Que nos seins dessèchent, apaisés! C'est le baiser du ver que fécondent nos couches. C'est la couche du ver qu'allument nos baisers !
LA FRA\ÇA1S£
Heureuse celle-là qui, même inconsolée, Repose sa douleur sur de jeunes berceaux ! Quand le chêne est tombé les naissants arbrisseaux Repeuplent lentement l'azur de la vallée! Je n'avais que lui seul, ô conjugal affront ! S'éteignent avec lui ma famille — et sa race ! Et sur ce sein stérile, où se plaisait son front, Aucun autre ne met son front et ne m'embrasse!
LESDEUXMERES. 45
Mais de ce corps, qui gît immortellement veuf
De son âme immortelle, une œuvre de génie
Remonte inexprimée à la source infinie,
Et je ne sais quel monde avorte dans son œuf!
Et ma chair ne peut plus le repétrir encore !
Dans sa veine mon sang ne peut plus s'infuser !
Et la gloire, ignorant cette ébauche d'aurore.
Au temple des soleils va me la refuser !
Je ne crois plus en toi. Providence complice!
Les meilleurs de tes mains sont tes premiers repris !
Dieu, qui brises les corps pour prendre les esprits.
Non, que ta volonté jamais ne s'accomplisse!
l'allemande.
Déjà dans les vergers bourgeonnent les lilas !
LA FRANÇAISE
Déjà sur les étangs glissent les hirondelles !
l'allemande.
Ils refleurissent, eux !
la française.
Elles reviennent, elles!
l'allemande.
Hélas! c'est le printemps!
LA FRANÇAISE
C'est le printemps, hélas !