SCENE IV
LA FRANÇAISE
Vois : Tannée a sauvé son printemps en péril ! Dans l'ombre des lilas naissent les violettes. Rien ne pleure ou ne rit encore, c'est Avril ! La nature incertaine essaye ses voilettes ! La larme au bord des cils, le rire au fond de l'œil , Elle essuie à l'azur le sang de sa batiste ; Veuve et déjà promise, ainsi qu'un demi-deuil, Elle risque au soleil sa robe d'améthyste ! Jours que mon Fils aimait, comme il vous a trahis ! — Femme, vois nos printemps, et juge ta victime. Puisque, malgré l'attrait de leur beauté sublime , C'est le mois où mon Fils partait pour ton pays !
l'allemande.
Les printemps allemands ont des retours fidèles ! Et ceux qui les ont vus les gardent dans les yeux ! Sur nos toits adorés, et d'aïeux en aïeux , Y reviennent nicher les mêmes hirondelles !
Des fleurs de cerisier le vallon est semé , Et l'aube, en s'éveillant, y parle à l'alouette !... On n'a qu'à les aimer pour s'y sentir poëte, On n'a qu'à les chanter pour s'y sentir aimé ! Saison qu'il chérissait, ta douceur m'est flétrie ! — O Femme, vois ton œuvre, et juge mes tourments, Puisque, malgré l'appel des printemps allemands, Mon Fils les oubliait pour ceux de ta Patrie !
LA FRANÇAISE
En t'écoutant, je sens qu'ils se seraient aimés ! De leur haine s'envole une amitié ravie ! Ils devaient vivre à deux tels qu'ils sont inhumés ; La mort tient la promesse amère de la vie.
l'allemande.
Ils étaient assemblés pour de touchants emprunts. Car l'un avait la force et l'autre le génie! Dans l'œuvre fraternelle on eût vu l'harmonie Des cheveux blonds mêlés avec les cheveux bruns !
LA FRANÇAISE
Tout est fini ; la haine est semée ! elle germe ! Le Rhin ne borne plus les futures moissons !
L ALLEMANDE
Le Rhin débordera du sang des nourrissons!
La porte est trop ouverte, il faudra qu'on la ferme !
LA FRANÇAISE
L'avenir est trop noir, Mère, pardonnons-nous. Comme nos Fils se sont pardonnes l'un et l'autre !
l'allemande.
Vous pleurerez mon Fils, je pleurerai le vôtre ! Pardonnons-nous, ô Mère, et ployons les genoux !
LA FRANÇAISE
Mais s'il est quelque part un Dieu que l'on redoute, Sur ce double tombeau mon cœur lui dit ceci.
l'allemande.
Si quelqu'un nous entend il peut m'entendre aussi ; Une mère a des mots que le destin écoute.
LA FRANÇAISE
Maudit soit, même en enfer^, Le premier fils de la femme Qui pour un labour infâme Aiguisa le premier fer.
Qu'aux deux termes de sa race
Sa filière, donc la trace Là se perd, et là grandit.
Rencontre mon anathéme.
Et si c'est Caïn lui-même.
Que Caïn dorme maudit !
l'allemande.
Maudit soit dans son engeance Celui qui des pieds de Dieu Aux hasards de la vengeance Déchaîna le premier feu !
Quel que soit l'amas de poudre Qui témoigne de sa foudre, Qu'il soit Eden ou Babel, Si ce larron du tonnerre Est Abel le débonnaire, Anathéme sur Abel !
LA FRANÇAISE
Maudit soit le sombre prêtre Qui des murs de son cachot Gratta le premier salpêtre Et l'approcha d'un réchaud!
Qui fit monter dans les âges
La mer de sang sans rivages
Dont l'amour gardait les sceaux,
Et par son fléau funeste
A découronné la peste
Du premier rang des fléaux !
l'allemande.
Maudit soit dans son audace L'homme qui d'un front altier Regarda la mort en face Et qui s'en fit un métier!
Pasteur des plaines amères Qui pendit le cœur des mères A la hampe d'un drapeau Et sur les cris d'agonie Fit célébrer son génie Par le reste du troupeau !
LA FRANÇAISE
Je vous garde en économe Vous, de nos terreurs armés Et d'autant mieux dénommés Que personne ne vous nomme !
Vous par qui vit le corbeau !
Et s'enrichit le tombeau !
Et reverdissent les saules !
Et par qui l'homme est jaloux De la tanière des loups Et des ténèbres des pôles !
l'allemande.
Vous par qui voudrait veiller Le front lassé qui sommeille!
Par qui celui qui s'éveille Voudrait encor sommeiller !
Par qui son tourment sans trêve Est dépossédé du rêve !
Et par qui l'azur des airs N'est plus qu'une larme immense Où nagent dans la démence Des fantômes d'univers !
LA FRANÇAISE
Par qui toute mère implore
Le Dieu de stérilité,
En voyant son fils éclore
Au mal de virilité!
Par qui l'azur, linceul d'âmes,
Le soleil, gouffre de flammes, La mer, abîme des vents, La terre, morne suaire, Ne font plus qu'un ossuaire Où s"enlisent les vivants !
l" ALLEMANDE.
Par qui frissonne en sa fièvre Le laboureur accablé Qui sent venir à sa lèvre Le goût sanglant de son blé !
Par qui tout pleure et tout crie!
Sur le mont, dans la prairie.
Du premier toit au dernier.
Et par qui l'aigle qui passe N'entend monter dans l'espace Que des rumeurs de charnier !
LA FRANÇAISE
Sj/cz maudits sur vos trônes Posés dans les ouragans !
Que l'anneau de vos couronnes Soit l'anneau de vos carcans !
Que, semés parmi vos chaînes.
Les boulecs, chers à vos haines, Vous brisenc l'ongle et l'orteil; Et que votre ombre asservie Nous laisse égoutter la vie Par le filtre du soleil!
l'allemande.
Et dans la mort fraternelle Dormiront des cœurs moins las!
Et la nature éternelle Aura d'éternels lilas !
Et les chœurs des hirondelles, Se frayant à grands coups d'ailes Cette voie où des élus Flottent les essaims contraires, Iront crier à nos frères Que les tyrans ne sont plus!