‹ Poèmes de la Révolution, 1789-1796Chapitre 69 sur 73 · LE FORT JEAN · texte numérisé non relu

LE FORT JEAN

On pille, on égorge, on viole !

Le satyre partout vient en aide aux bourreaux ; A Vacqueiras où vibre un doux son de viole Passent lugubrement de sanglants tombereaux.

Beau troubadour et beau trouvère, Où sont-ils ces doux nids de la bonne chaleur. Salon que la verdure égaie, et Roquevaire, Et cette Barthelasse heureuse d'être en fleur ;

Et Noves qu'illumina Laure De ses regards pareils aux cristaux transparents? Ces paradis d'azur qu'un feu vivant colore N'éclairent que l'horreur confuse des mourants.

Lestang, général des tueries, Sonne le chant de mort sur un hideux clairon, Livrant comme un gibier aux crocs de ses furies Le vieux Brayssand, honneur chenu de Sisteron.

les victimes de Beaucaire !

A tous ces innocents, navrés dans les cachots, Des cruels, sans pitié pour leur destin précaire. Lancent des flots de soufre et des torrents de chaux. .

Mais dans Marseille ! oh ! dans Marseille La surtout le sinistre efl'roi de ces forfaits Que la rage soudoie et Tastuce conseille Se déchaîne parmi les rudes portefaix.

En vain la Méditerranée Invite au loisir tiède un peuple phocéen, De grâce féminine et d'amour couronnée.

Langoureuse sirène au corps marmoréen.

Telle la plèbe débordante Se ruait à la chute immense de Séjan, La populace, avec une rumeur grondante.

Roule jusques au seuil mal gardé du fort Jean.

Pour charmer le roi de Vérone, Pour flatter la lignée absente des Tarquins, Tous ces coupe-jarrets, quémandeurs de couronne. Sont pour vous massacrer, captifs républicains.

Succombez ! la porte qui cède Admet Tépouvantable houle des tueurs, Moins rapide la vague à la yague succède :

Les obscurs souterrains traversés de lueurs,

Les corridors, les ténébreuses Cellules, tout s'emplit, d'assassins inondé ; Leur silence consterne et leurs faces terreuses Marquent regorgement dans l'ombre décidé.

Un cri part; l'écume à la bouche Tous s'élancent, la hache au poing ou le couteau ! La mêlée est obscure et l'abord est farouche ; La mort sur tous les fronts s'abat comme un niveau.

Troupe infâme! vile canaille !

Non contents de sabrer, les traîtres ont recours Aux canons; formidable aux fuyards, leur mitraille Et mugit, et bondit sur le pavé des cours.

Et leur haine ardente à sa proie • Étale insolemment un spectacle inoui, La lâcheté qui tonne et la peur qui foudroie : Où donc es-tu, Danton, vengeur évanoui?

l'isle

C'est le chemin, qui mène aux douceurs de Yaucluse

Beau comme Tamour et la muse, Chemin charmant que Teau fête de son bahil)

Site d'un éternel Avril, Abri du peuplier et de Taulne et des frênes

Et des fleurs, ces petites reines.

Les mésanges y vont jasant, les cochevis

Y passent lestes et ravis.

Aux franges de la route est up hameau d'idylle.

Le calme village de l'isle 1 Une corbeille, un nid si paisible, si frais,

Voyageur, que tu chérirais D'y couler languissant tes jours, aux douces plaintes

Des brises dans les térébinthes.

Vers ce village ami dont le cœur se souvient

Un jeune homme à grands pas revient. - II se nomme Rhédon ; il vient de la grande ville;

Il a jugé Fouquier Tinville Et, patriote pur par ses vertus élu,

Condamné d'un cœur résolu.

:ill) LA TERREUR BLANCHE.

L'accusateur, vivante et morne ignominie.

Bien, Rhêdon, ta tâche est finie; Tii peuï, bon justicier de cet homme fatal,

Regagner ton Edea natal.

TiHit est sourire autour dé toi : dans l'ambroisie

De l'air voltige la sésie, El les tourdres contents, et joyeux le bouvreuil

Chantent l'aubade de l'accueil.

Vji , brave homme ! l'été d'or sur tes pas résonne,

La vie enivrante foisonne :

tli'iireux de ressaisir toutes ces voluptés

Molles des climats enchantés, Tu crois ouïr déjà les voisines querelles

Des mignonnes olivarelles ; I II crois voir le hameau qui se rapproche et puis

La mai^elle de ton vieui puits, l'^i la filmée heureuse et libre de l'auberge

D'où se penche la vigne vierge, Oc Ion honnête auberge où plus d'un a chanté

Le A'anc soleil et la gaité, 'l\iiii]is que les vieillards d'une allure inégale

Attrapaient parfois la cigale.

C l'st là que, dans le frais du jardin attiédi,

La sieste est bonne au décadi ; Une l'antique tonnelle en ce petit coin sombre

Sourit propice aux buveurs d'ombre;

C'est là, vers ce séjour de joie et d'abandon,

Que ton pas se presse, ô Rhédon.

Peut-être rêves-tu, dans son humble toilette,

Une Gathoune, une Lélette?

Peut-être... mais hélas! pauvre, ce qui t'attend,

N'est pas le chœur d'amis chantant, Les mains et les baisers hâtifs à ta venue,

Les vieux parents dans l'avenue.

Les filles agitant leurs mouchoirs, et la voix

Des chiens aux alègres abois.

C'est l'embûche guettant ton retour, c'est l'émeute

Hostile te lâchant sa meute ; Et mille furieux et de sanglants coquins

Criant : .« Haine aux Républicains ! »

Et ta mort sur le seuil paternel conjurée

Et ta pauvre chair déchirée !...

TiaiSCON

La tour est haute; au pied de la tour sont rangées

En cercle harmonieux des chaises étagées

Où des femmes dans leurs plus jeunes falbalas

Échangent en jasant et croqtiant des dragées

L'adorable et cruel rire des Dalilas.

.il-! LA TERREUR BLaKCUE.

I., ileuTe au cours rapace étraagement grommelé. D<s caplirs dans la tour soDt jetés pêle-mêle, l' itL'ioles promis aux couleaui assassins.

I ) ['jiletles en fleur! sous le linon pommelé Vil larieusemenl ta blancheur des beaui seins.

I.< ithdne impalient rougit... ces chères belles, 1 I r'niissantes comme un doui vol de colombelles, < iiil bonne grâce au jeu mignon de l'éventail. Amours, petits amours, venez en ribambelles... l'ri hommes sont montés là-haut pour un travail.

iiui' UD travail sanglant, sinistres camarades, loiits de brigands hàlés par le soleil des rades. t causerie agile en bas prend son essor.

Il rime des quatrains, on scrute des charades Il revient par moment le nom de Thermidor.

* I lie Bièvre, ô BoufDers! on écoute, on admire \)'-i madrigaui non moins suaves que la myrrhe. I II émigré propose ua hymne au dieu malin.

). iibbé toujours galant escorte Undamire El poite sa perruche et vante son carlin.

Les ouvriers de mort se dressent sur le faîte, Traînant des prisonniers à la mine défaite.

Un murmure engageant court parmi ces marquis Et ces duchesses comme une rumeur de fête.

Le spectacle annoncé doit sans doute être exquis.

On eût dit ton cortège, ô bizarre tarasque :

Un ci-devant fredonne une chanson fantasque, Un magistrat badin hasarde des glouglous, Tandis que. Dorimène aux barbes de son masque Laisse flotter l'aimable espoir d'un rendez-vous.

Un signal est soudain lancé. Tout ce beau monde Regarde avec des yeux de complaisance. L'onde A gémi sous le poids mystérieux d'un corps.

Les applaudissements circulent à la ronde, La musique alentour s'ébat en gais accords.

Le fleuve l'accompagne avec un grand bruit d'âmes

Qui tombent des créneaux dans l'inconnu... Les dames ^^

Savourent cette vue en humant des sorbets : JHl

Ces chutes sont vraiment risibles I Des vidâmes

Regrettent cependant les classiques gibets.

L'intermittente horreur de ces mornes supplices, La victime pendante, ô frêles spectatrices, nerveuses beautés, ne vous rebute pas.

Les hécatombes sont vos plus piquants caprices; Vous êtes à la mode horrible du trépas.

Courage, et, dès ce soir, parmi les virtuoses, Calmes dans la langueur indolente des poses.

Ouvrez le bal du crime, et, vierges de remord. Tressez pour les bourreaux des guirlandes de roses. Car le Rhône est profond et Barbaroux est mort!

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