‹ Poèmes de ProvenceChapitre 21 sur 103 · LA FERRADE · texte numérisé non relu

LA FERRADE

Des bouviers à cheval les lacent par les cornes,

Puis les traînent, la honte emplissant leurs yeux mornes,

Dans un cirque mal clos par des chars et des pieux.

Le taureau lent promène autour de lui ses yeux. Dans un brasier le fer se chauffe à blanc. La foule (Car l'homme est curieux même du sang qui coule) Vient se presser autour du cirque trop étroit ; Parfois cent spectateurs se hissent sur un toit. La Ferrade! On y vient d'Arles; c'est une fête.

Les cornes en avant, baissant sa lourde tète,

Le taureau fait entendre un mugissement sourd,

Quand un jeune homme leste, au cou nerveux, accourt

Et saisit à pleins poings ses cornes redoutables.

A l'entour, sur les toits, sur les chars, sur les tables,

On frémit. Le lutteur, se sentant regardé,

Veut vaincre seul; il veut, de sueur inondé,

L'œil luisant à travers sa chevelure noire,

Rouge, cambrant les reins et tordant la mâchoire,

Arc-bouté sur ses pieds, d'un brusque mouvement

Etendre tout du long l'animal écumant.

Le noir taureau secoue en vain l'homme qu'il traîne;

Il recule; on entend son pied creuser l'arène;

Sa queue ondule; il souffle et gronde h chaque pas ; Mais le dompteur le suit et ne le lâche pas, Et les femmes, d'un œil fixe, les lèvres pâles, Regardent en tremblant les deux superbes mâles.

L'homme, un pied en avant, sent contre son genou

Par instants s'appuyer le mufle chaud et mou.

« Hourrah, l'ami ! tiens bon, mon homme ! » On l'encourage

Tandis que, maîtrisant l'animal fou de rage,

Sur les cornes., leviers vivants, l'homme hardi

Pèse ; et l'ardent taureau qui résiste a roidi

Son cou large où le sang afflue avec la force.

La chemise en sueur moule les nœuds du torse.

Les deux efforts se font équilibre un moment :

Les champions égaux sont là, sans mouvement...

Oh ! comme alors le cœur vous bat, blondes et brunes !

On peut voir, au visage ému de quelques-unes,

Quels doux prix obtiendra le jeune et beau vainqueur!...

Soudain l'homme adroit cède, et d'un effort trompeur

Dans le sens même où tend la résistance aveugle,

11 abat le taureau qui s'allonge, et qui beugle

Couché sous le genou de son fier ennemi.

C'en est fait ! — Le vaincu gisant ferme à demi

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