LA BOUILLE-ABAISSE
On a posé bientôt et vidé la corbeille,
Pendant que les pêcheurs, à l'ombre des mûriers,
Dorment avec leurs bras croisés pour oreillers.
trésors ruisselants de la mer indulgente !
Ce sont les loups zébrés dont le ventre s'argenle;
La girolle, rayée en long de bleu, de vert
Et d'orangé; le crabe affreux au croc ouvert;
La langouste aux anneaux polis, aux tons de laque,
Et dont la queue au ventre est repliée et claque;
La sole plate et mince, et le rouquier qui sent
Les rochers sous lesquels dans l'algue il va glissant ;
La rascasse méchante au dos qui se hérisse ;
Et tout cela se tord, bondit, ondoie et glisse,
Étranges arcs-en-ciel mouillés et radieux,
Prismes éblouissants de nageoires et d'yeux.
En plein air, le chaudron où le poisson fourmille
Sur un trépied géant fume, et le feu pétille,
Sans relâche nourri de ceps et de sarments.
Le thym nage sur l'huile, et des bouillonnements
Annonceront bientôt la houille-abaisse prête.
La table sous la treille a pris un air de fête.
La bouteille sourit et les couverts d'étain
Prennent, grâce au soleil, un éclat argentin.
— Çà, le chaudron bouillonne ; accourez, qu'on l'enlève !
Cuisiniers, éveillez les dormeurs de leur rêve, Et qu'on dévore enfin de la bouche et des yeux Le mets chéri, le plat consacre des aïeux, D'où s'exhale l'odeur des collines, et celle De la hier qui là-bas au soleil étincelle.