‹ Poèmes de ProvenceChapitre 70 sur 103 · A UN INCONNU · texte numérisé non relu

A UN INCONNU

Qui donc a pu graver ces deux vers de moi, là. Près des (lots, sur la porte en fer d'une villa?

Qui que tu sois, passant, merci. Ta main distraite

Ecrivit ces deux vers sans penser au poète ;

Tu passais, tu rêvais; tu t'assis un moment

Pour écouter la brise et le flot écumant;

Puis, peut-être appelés par ce rythme sauvage,

Par l'insulte de l'onde irritée au rivage,

Ces deux vers sont venus chanter en ton esprit,

Et mon distique amer sur ce seuil est inscrit.

passant inconnu, tu n'es pas une femme,

Car ces vers ne sont pas de ceux qui bercent l'âme,

Mais qu'importe leur sens et qu'importe ton nom !

Songeais-tu qu'un matin je les verrais là? non;

Et ce (jui touche et l'ait palpiter mon cœur d'aisé,

Ces! de savoir qu'un jour sur la grande falaise

Ma pensée et mes vers, pareils à des oiseaux D'orage, ont dominé pour toi le bruit des eaux. Passant, mes yeux fixés sur cette porte noire Ont l'éblouissement rapide de la gloire.

Cette porte de fer garde depuis deux ans Ma pensée et mon nom en face des brisants, De ce double infini de Tonde et de l'espace, Du vaisseau qui gonflant toutes ses voiles passe; Et l'écume que l'eau leur jette de trop bas, La pluie ou le soleil ne les effacent pas ; Livrerai-je mon cœur à l'espoir du présage?

Tu m'as fait espérer, passant, que d'âge en Age, Se heurtant, bondissant, l'un sur l'autre poussés, Roulant dans leurs replis des vaisseaux fracassés', Tantôt hurlant avec leurs millions de têtes, Puis retrouvant la paix et l'oubli des tempêtes, Les flots humains, pareils aux vagues de la mer, Respecteront mon nom sur la page de fer !

LE LAURIER DU PAYS NATAL

LE LAURIER DU PAYS NATAL'

Provence natale, et toi, Toulon, nra ville,

Interrogeons-les tous, de Ronsard à Banville :

« Poètes, qu'ètes-vous'? » et tous vont s'e'crier :

« Des chercheurs qui vivons }>our l'amour du laurier.

Des marcheurs éternels, voilà ce que nous sommes,

Et partout, dans les bois, sur les monts, chez les hommes.

Nous allons poursuivant l'idéal rameau d'or;

Quand nous l'avons conquis nous le cherchons encor,

Car dans la gloire, grand laurier toujours en sève,

Où l'on cueille une branche, un plus beau jet s'élève.

Et le désir revient aussitôt dans nos cœurs

Du laurier d'or, souci renaissant des vainqueurs. »

Or, je fuyais Paris, j'étais aux bords du Rhône

Qui, roulant des flocons d'écume en son eau jaune,

Mi

1. La Ville de Toulon a décerné, eu juin IS73, à M. Jean Aicard Ui médaille d'or qu'elle avait proposée pour l'éloge eu vers de Pierre I'i cet, uns au concours,

Chante et devient joyeux de l'azur provençal.

« Salut, disais-je, ô sol labouré du mistral,

Arbres que du soleil en poussière enveloppe;

Salut, fleuve, le plus terrible de l'Europe,

Qui sais trouver ici des murmures d'amour !

mon pays, voici ton enfant de retour.

Je viens de me mêler aux chercheurs de chimère....

Mon peu de gloire était tellement éphémère

Que déjà des amis nouveaux que j'ai là-bas

De mes vers qu'ils aimaient ne se 'souviennent pas.

Accueille-moi d'un beau sourire, ô terre aimée;

Je veux oublier tout, même la renommée,

Et n'aimant plus que toi, je veux, pour m'accueillir,

Entendre tes joyeux tambourins tressaillir. »

A ces mots, une voix lointaine encor s'avance,

Fraîche, jeune, chantant : « Beau soleil de Provence ; »

Et bientôt, un bouquet sauvage dans sa main,

Une fille aux grands yeux passe sur le chemin :

La paysanne vient de la forêt prochaine;

Ses durs cheveux sont noirs comme un charbon de chêne ;

Une tresse au hasard déroulée et qui pend,

Sur son sein de charmeuse a l'air d'un noir serpent;

Elle va les pieds nus, tranquille et solitaire.

Brune (un autre l'a dit) comme la bonne terre,

Elle va ; ses grands yeux, où rêve un amour pur,

LE LAURIER DU PAYS NATAL

Comme ceux de ['allas Athénè sont d'azur,

Et comme aussi les flots où se baigne I'Attique ;

Moi, j'admire étonné cette ligure antique,

Car noble est sa démarche, — et, souple au gré des vents,

Sa robe sur son corps se moule en plis vivants.

Une enfant d'Arzanno te sembla la Bretagne lirizeux! Celle-ci venant de la montagne Cueillir son gros bouquet de thym, de genêt d'or, D'olivier pâle et que sa fleur pâlit encor De plantes aux parfums ardents qui l'ont qu'on aime, Celle-ci me sembla la Provence elle-même.

Bientôt elle passait près de moi, détachant De son bouquet, sans même interrompre son chant, Un brin de laurier vert, et d'un geste superbe Elle me le lançait devant mes pas dans l'herbe; Puis, avant d'être au loin, se tournant à demi. Elle me saluait d'un beau regard ami....

Provence, c'est donc ainsi que tu m'accueilles! Va, ton brin de laurier vivace aux belles feuilles Avec un long orgueil je le conserverai; Il me restera cher; il m'est deux fois sacré, Car il est glorieux, car ton soleil le baise, Contrée au ciel d'azur, belle lille française! Car il croit près des Ilots parmi les myrtes verts,

Sur les coteaux dorés que je chante en mes vers,

Où me sourit encor mon enfance première,

Où mon aïeul mourant regretta la lumière.

Où, mes jours accomplis, toujours vert, toujours beau,

En plein sol, il pourra grandir sur mon tombeau.

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