‹ Poèmes de ProvenceChapitre 90 sur 103 · LETTRE A SULLY-PRUDHOMME · texte numérisé non relu

LETTRE A SULLY-PRUDHOMME

Oui, jeune maître, après tant de vieux devanciers.

Je dis aussi les champs, les labeurs nourriciers,

Les moissonneurs coupant les blés, liant les gerbes,

La vendange dansante et les taureaux superbes

Paissant en liberté les pâturages mous,

Puis domptés par l'adresse et ployant les genoux;

J'ai dit le tambourin qui bourdonne aux oreilles

Comme toute une ruche où rentrent les abeilles ;

Et les propos sur l'aire après l'ardeur du jour :

Et les bals dans la nuit, propices à l'amour ;

Et j'ai dépeint aussi l'activité des villes,

La mer soumise au port et sous les vents serviles,

Les bateaux sillonnant l'infini de la mer ;

Un cycle de saisons, printemps, automne, hiver,

Et l'été blond, après ces époques égale*,

Ramenant la chanson divine des cigales.

LETTRE A SULLY-PRL'DI-IOMME

Ah! c'est que trop longtemps le spleen, le pâle ennui

Venu du Nord brumeux qui nous lue aujourd'hui,

La molle rêverie alourdissant les tètes

Ont été célébrés dans les vers des poètes ;

(In est las de ce mal dont Dyron languissait!

Toi, ta tristesse active a l'ait honte à Musset;

Ta douleur qui sourit ressemble à l'espérance;

Tu sais si tendrement exprimer la souffrance

Qu'au charme de ta voix on se sent consolé;

Ton cœur n'est pas cruel pour être désolé;

Triste mais courageux, tu saisis en toi-même,

Afin d'en composer ton suave poème,

D'intimes sentiments, mystérieux et doux,

Que tes mots créateurs nous révèlent en nous ;

Dans une forme heureuse avec art nuancée,

Tu lixes l'infini fuyant de la pensée;

Tu n'as pas, comme tant de poètes rêvant.

Jeté des cris confus comme les cris du vent

Et répandu ton âme en vains soupirs moroses ;

Tu n'as jamais souffert sans en chercher les causes.

Qui dont se sent heureux sans y penser? l'oiseau.

Qui pleure sans savoir'.' l'ascal dit : le roseau.

fendant que l'oiseau chante et que le roseau vibre,

Toi, tu penses : tu sais souffrir en homme libre,

Kt c'est un beau spectacle, une douleur d'où sort

Comme un conseil de vivre indépendant et fort.

Ami, tandis que toi, consolant, bien que triste, Tu montres l'homme à qui nul eflbrt ne résiste Explorant l'àme humaine et domptant à son tour Ce qui le maîtrisa, tristesse, joie, amour, Moi je dis simplement l'azur, les blés, les roses... Un espoir vient en nous du spectacle des choses.

A JEAN AICAHD

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