MIDI
Les riches, dédaigneux des beautés véritables,
Ne cherchant que bons lits partout et bonnes tables,
Se font Russes l'été; l'hiver, Italiens.
Ces goûts artificiels ne seraient pas les miens.
Moi, j'aime à mesurer tes forces, ô Nature!
Je veux voir tes fureurs vaincre la créature,
Et je voudrais chanter, ô Déesse, en mes vers,
Si j'étais Norwégien, tes plus rudes hivers!
Voilà pourquoi l'été me plaît, dans ma Provence; Mon cœur bondit joyeux quand juin brûlant s'avance Et l'heure de l'été qui me charme le mieux C'est celle où le soleil est au mitan des cieux, C'est midi, le moment superbe où la victoire Est au dieu souverain qui plane dans sa gloire.
LES CIGALES 209
Rayonnant là-haut, fixe au zénith, le soleil Semble être alors au fond d'une coupe en vermeil Immense, renversée, et d'où pleut et ruisselle La lumière torridc, intense, universelle, Ici tombant d'aplomb, là-bas obliquement.
Quel dieu verse sur nous cet éblouissemenl 1 Quelle invisible main tient la coupe doive, Suspendue, inondant de flammes la contrée, Les monts, les bois, la mer où les flots ont tiédi'.'...
Terre, abreuve-toi de soleil ! c'est midi !
Et la Terre, s'ouvrant des crevasses soudaines,
Boit; et la vigne au flanc des coteaux, dans les plaines,
lioil la chaleur du sol qui mûrit le bon vin ;
Et thym, chêne, olivier, tout boit le l'eu divin,
Car l'eau n'est pas le seul breuvage utile aux plantes,
Car sans ce long torrent de flammes aveuglantes.
Et sous lequel parfois tu gémis accablé,
Homme, où trouverais-tu le bon pain fait de blé'.'
Voilà ce qu'à midi, quand l'homme dort à l'ombre, Chantent éperdument les cigales sans nombre; Elles disent à l'homme ingral : « Dors ton sommeil: « Nous, nous rcmercîrons pour toi le grand soleil,
« Car il faut bien quelqu'un pouf rendre aux dieux hommage; « Hors, nous savons chanter; interromps ton ouvrage;
« Laisse-toi conseiller un somme d'un moment « Au bord du ruisseau frais, par le bourdonnement « Du frelon, de la mouche à miel, et par nous-même ; « Dors, nous 1 chantons pour toi le soleil qui nous aime; « Nous vivons pour cela, pour dire la gaîté* « De la Terre, à midi, quand triomphe l'été! »
LES CIGALES