IMITÉ DU « CAI.ENDAL )) DE FRÉDÉRIC MISTRAL
La poésie était drue à la cour des Baux,
Et lettrée. En ce temps, chanteurs jeunes et beaux,
On avait ce Vidal de la Louve, homme étrange;
Raimbaud de Vacqueiras et le Baimbaud d'Orange,
Perdigon, Cadenct, dont la légère voix
Vous fit jaloux, mésange et rossignol des bois!
Là, Gui de Cavaillon chantait, et Boniface
De Castellane; là, tous les deux pleins de grâce*
Chantaient [loger avec Bertrand de Lamanon,
Et d'autres, des meilleurs, dont je passe le nom,
Tel par exemple encor Fouquet l'abominable,
Oui, tous fameux, avec honneur portaient le nable,
La viole accompagnant villanelle ou rondeau,
Kl la cigale d'or aux ganses du chapeau.
LES CIGALES
Quand les neuf Muses sœurs, dit Platon, furent nées.
Quelques hommes, épris des strophes alternées.
Des cadences, du rythme, et de la lyre enfin,
En oublièrent tout dès lors, même la faim.
Et des soins de la vie insoucieux, ou même
Incapables, ils ont passé l'heure suprême
Sans voir la mort présente, en regardant les cieux.
Pour les récompenser, c'est alors (pie les dieux
Changèrent ces premiers poètes en cigales
Qui peuvent subsister d'un rien, plus que frugales;
Et qui, mortes un jour, s'en vont, esprits légers,
Vers les neuf blanches sœurs, comme des messagers,
Sur les ordres divins dire à ces immortelles
Quel poète ici-bas vit pour chacune d'elles.
Ainsi parle Platon. — messagers sacrés, Cigales, nommez-moi là-haut et vous direz Seulement qu'en ce siècle ingrat qui vous ignore, Moi j'ai chanté pour vous et que je vous honore!
MI
Ce paysan m'a dit : « La cigale en un jour,
« Naît, chante au grand soleil, et meurt ivre d'amour.
« Elle vit pour chanter, et chante pour la gloire.
« Personne ne la vit jamais manger ni hoire,
« Car elle ne veut pas cesser un seul instant
« Sa chanson amoureuse au soleil éclatant.
« C'est pourquoi la cigale est, comme l'hirondelle,
« Sacrée, et les enfants seuls sont méchants pour elle ;
« Aussi, quand ils la font souffrir, les gronde-t-on. »
Et, distrait, je lui dis : « Vous avez lu Platon? »
LES CIGALES
Quand le jour ;i chauffé la terre comme braise Et qu'elle exhale encor des vapeurs de fournaise,
Bien que le soleil soit derrière l'horizon,
Alors j'aime écouter, du seuil de la maison,
La cigale, au sommet d'une tige menue,
Qui s'attarde à chanter, la nuit presque venue.
Parce que l'air est chaud et lui fait oublier
Que le soleil ardent a cessé de briller.
Mais le paysan dit qu'elle chante à cette heure,
Lorsque, née au matin, il est temps qu'elle meure.
ha mourante, fixant vers l'Occident ses yeux,
Au soleil disparu prolonge ses, adieux.
Et, plus mélodieuse en sa chanson dernière.
Meurt avec le suprême adieu de la lumière.
XIY