‹ Poëmes dramatiques d'Alexandre PouchkineChapitre 11 sur 53 · UN JEUNE GARÇON · texte numérisé non relu

UN JEUNE GARÇON

« Roi des cieux, partout présent, écoute la supplication de tes esclaves. Nous prions pour notre pieux tzar, le maître absolu de tous les chrétiens. Garde-le dans son palais, dans les batailles, dans les voyages et sur son lit de repos; envoie-lui la victoire sur l'ennemi, et

qu’il soit glorifié de la mer à la mer; que sa

famille fleurisse de santé et que ses branches

précieuses couvrent toute la terre habitée , et qu’il soit, comme par le passé, plein de longanimité et de grâces pour nous, ses serviteurs. En levant vers toi la coupe du tzar, nous t’en supplions, tzar du ciel. »

chouïskl buvant.

Vive notre grand tzar! — Maintenant, adieu, chers convives; je vous remercie de n’avoir pas méprisé mon pain et mon sel. Adieu , bonne nuit. {Il reconduit ses convives jusqu'à la porte. Un seul d'entre eux reste, Pouchkine .)

Enfin les voilà partis. J’ai craint, prince Vasili Ivanitch, que nous n’eussions pas le temps de causer ensemble.

chouïski à ses domestiques.

Qu’avez-vous à rester bouche ouverte ? Vous n’avez d’autre souci que d’espionner vos maîtres. Levez la nappe et partez. — Qu’y a-t-il, Àthanase Michaëlitch?

De vrais miracles. Mon neveu, Gabriel Pouchkine, vient de m’envoyer un message de Cracovie.

BORIS GODOUNOFF.

' CHOUÏSKI.

Eh bien ?

Il me mande une étrange nouvelle. Le fils du Terrible.... mais attends. (Il va à la porte, regarde de tous côtés et la ferme.) Le royal 1 enfant tué par ordre de Boris....

CHOUÏSKI.

Cela n’est pas nouveau.

Attends donc.... Dmitri est vivant,

CHOUÏSKI.

En vérité! quelle nouvelle! Le tzarévitch vivant! rien que cela? C’est vraiment merveilleux. ■ . •

Ecoute jusqu’au bout. Quel qu’il soit, le tzarévitch sauvé, ou je ne sais quel esprit portant son image, ou bien un hardi coquin, un imposteur, se donnant sa mission à défaut de Dieu 1 .... Le fait est qu’un Dmitri a paru dans ces contrées.

1. Samozvanetz, « s'appelant lui-même, » titre donné au premier faux Démétrius.

JKr

CHOUÏSKI.

G’est impossible.

Mon neveu lui -même l’a vu lorsqu’il s’est présenté au palais, et qu’il a traversé lesratigs des seigneurs polonais pour se rendre à une audience secrète du roi.

CHOUÏSKI.

Qui est-il, d’où vient-il?

On l’ignore. Tout ce qui se sait de lui, c’est qu’il a été domestique chez Vichnévetski ; qu’étant malade, il s’est révélé à son confesseur, et que l’orgueilleux seigneur ayant appris ce secret, l’a soigné, l’a guéri, et l’a conduit auprès de Sigismond.

CHOUÏSKI.

Mais que dit-on de eet audacieux?

Qu’il est spirituel, adroit, aimable, qu’il plaît à tout le monde. II a séduit nos exilés; les prêtres latins sont de connivence avec lui ; le roi le caresse, et lui a promis, dit-on, des

secours.

BORIS CODOUNOFF. 65

CHOUÏSKI.

Tout ceci, frère, forme une telle confusioD, que la tête en tourne. 11 n’est pas à douter que ce ne soit un imposteur; mais le danger est grand. C’est une nouvelle grave, et si elle parvient jusqu’au peuple, elle soulèvera une terrible tempête.

V POUCHKINE

Une telle tempête, que le tzar Boris aura grand’peine à retenir sa. couronne sur sa tête intelligente; et ce sera bien fait. Il nous gouverne comme le tzar Ivan le.... Ce n’est pas un nom à prononcer la nuit. Quel avantage y a-t-il à ce que les supplices restent secrets , à ' ce que nous ne chantions pas devant tout le peuple, sur la terre arrosée de notre sang, des cantiques à Jésus, à ce qu’on ne nous brûle pas en place publique, tandis que le tzar, du bout de son bâton, pousserait les charbons sous nos corps? En sommes-nous plus assurés de notre pauvre existence? Chaque jour la disgrâce nous attend, le cachot, la Sibérie, le •capuchon de moine.... Et puis là, dans le sourd exil, la mort par la faim ou par le lacet.

Que sont devenues nos plus nobles familles?

Où sont les Sitski , les Chestounoff, les Romanoff, l’espoir de la patrie? Tous emprisonnés ou tourmentés jusqu’à la mort dans l’exil. Attends un peu j le même sort va te frapper.

Est-il tolérable que nous soyons, dans nos propres demeures, assiégés par nos infidèles esclaves comme par les Polonais? Tous des espions prêts à nous vendre, achetés par le pouvoir. Nous dépendons tous du premier serf que nous osons punir. Il vient d’imaginer l’abolition du jour de la Saint-Georges' ; nous ne sommes plus les maîtres dans nos propres biens; nous ne pouvons plus chasser un fainéant, il faut le nourrir. On n’ose plus attirer

1. A ce jour delà Saint-Georges (18 septembre), qui s’appelait Yourieff-Dien , tous les paysans avaient droit de changer de pays et de maîtres. C’était un puissant correctif à la servitude : il obligeait les seigneurs à bien traiter leurs serfs sous peine de les perdre ; il rendait les injustices et les violences, sinon impossibles, au moins peu durables; il laissait une sorte de libre arbitre dans l’esclavage, et les seigneurs devaient, par intérêt et calcul, offrir à leurs paysans protection, sécurité et bien être. En abolissant le privilège de Y Yourieff-Dien, par un oukase du 21 novembre 1601, Boris Godounoff attacha définitivement les serfs h la glèbe, eux et leur postérité.

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BORIS GODOUNOFF. 67

à soi un bon ouvrier, ou bien, marchez au tribunal des serfs. A-t-on jamais vu pareille • calamité, même sous le Terrible? Et crois-tu que le sort du peuple en soit allégé ? Demande, questionne. Si le Samozyanetz s’avise de promettre au peuple qu’il lui rendra le jour de la Saint-Georges , tu verras comme tout va se qiettre en branle.

. - CHOUÏSKI.

C’est vrai, Pouchkine; mais, sais-tu, il vaut mieux se taire sur tout cela jusqu’au moment favorable..

Cela s’entend.... Tu es un homme d’esprit, j’aime à causer avec toi , et si quelque chose m’inquiète, je ne puis me défendre de t’en parler. D’ailleurs, ce soir, ta bière de velours et ton hydromel m’ont délié la langue. Adieu, prince.

CIIOUÏSKI,

Adieu, frère, au revoir. (// le reconduit.)

• ’ < êp> . ’ ■

(En vers.)

Salis dans le palais du tzar.

Le tzabévitch FÉODOR dessinant une carte de géographie, la tzarevna XIÎ1NIA et SA NOURRICE.

xéNia baisant un portrait.

Mon doux fiancé, mon beau fils de roi, ce n’est pas à moi que tu as été donné, à moi ta fiancée, mais au sombre tombeau dans une terre étrangère. Je ne me consolerai jamais, je pleurerai toujours.

LA NOURRICE

Eh, tzarevna, les pleurs de la jeune fille sont comme la rosée qui tombe : le soleil se lève et sèche la rosée. Tu auras un autre fiancé, non moins beau, non moins avenant; tu l’aimeras,

BORIS GODOUNOFF. s 69

ômon ènfant bien-aimée; tu oublieras Ivan, le fils de roi.

XÉNIA

Non, nourrice, je serai fidèle au mort.

coris entrant.

Eh bien, Xénia, ma chère enfant, déjà fiancée et veuve à la fois , tu pleures encore ton fiancé défunt. Je n’ai pas pu te faire hèureuse ; c’est moi peut-être qui ai irrité le Ciel. Pourquoi souffres- tu, innocente? — Et toi, mon fils, que fais-tu là?

' FÉODOR. '

C’est le tracé de laMoscovie*, c’est notre empire d’un bout à l’autre. Regarde : voilà Moscou, ici Novgorod , là Astrakan ; voici la mer, voici les sombres forêts de Perm, et là, c’est la Sibérie. . •

BORIS

Qu’est-ce que cela, qui serpente comme un dessin d’étoffe.

FÉODOR

C’est le Volga.

BORIS

Que c’est beau!... Voilà le doux fruit de la

science. Tu peux, comme du haut des nuages, embrasser d’un regard tout notre empire, les frontières, les villes et les fleuves. Étudie, inon fils, la science nous abrège les épreuves de la

vie fugitive. Un jour, bientôt peut-être, toutes

ces provinces que tu viens de retracer artistement sur ce papier, tu les auras sous ta main. Étudie, mon fils, tu comprendras plus clairement la tâche de régner. ( Entre Simeon Godounoff Voici Godounoff qui m’apporte son rapport. ( A Xénia.) Ma chère âme, rentre dans ta chambre, que Dieu te console! ( Xénia sort avec la nourrice.) Que me diras-tu, Simeon Nikititch?

. SIMÉON GODOUNOFF.

Aujourd’hui, au point du jour, le maître d’hôtel du prince Chouïski et un valet de Pouchkine sont venus avec une délation.

BORIS

Sur quoi?

SIMÉON GODOUNOFF.

Le valet de Pouchkine a déclaré le premier que, la veille au matin, il était arrivé à son maître un courrier de Craeovie, et

BORIS dODOUNOFF.

qu’on l’avait renvoyé une heure après sans lettres, j '

BORIS

Qu’on arrête le courrier.

SIMÉON GODOÜNOFF.

J’ai déjà envoyé à sa poursuite.

BORIS

Et de Chouïski, quoi?

SIMÉON GODOÜNOFF.

Hier soir, il a donné un souper à ses amis, aux deuxMiloslaski, aux Boutourline, àPoucli-* kine; ils se sont séparés tard. Pouchkine est resté seul avec le maître de la maison , ils ont longtemps causé en tête-à-tête.

BORIS

Qu’on fasse venir Chouïski sur-le-champ.

SIMÉON GODOÜNOFF.

Tzar, il est ici déjà.

BORIS

Qu’il entre. (Simeon Godounoff sort.) Des rapports avec la Pologne! qu’est-ce que cela signifie? Je déteste la race turbulente des Pouchkine, et il ne faut pas se fier à Chouïski. 11 est souple, mais hardi et perfide. (Entre Chouïski.)

Je désirais te parler, prince j mais il paraît que tu es venu de toi-même pour une affaire, et je veux d’abord t’entendre.

CHOUÏSKI.

Tzar, mon devoir est de t’annoncer une nouvelle importante.

Bonis.

J’écoute. *

, chouïski, à voix basse, désignant Féodor.

‘ Mais, Tzar....

BORIS

Le tzarévitch peut savoir tout ce que fait Chouïski.

CHOUÏSKI.

Tzar, il nous est venu une nouvelle de la ologne.

BORIS

' N’est-ce pas celle qu’un courrier a, hier, apportée à Pouchkine?

chouïski à part.

Il sait tout. {Haut.) Je croyais que tu ignorais encore ce secret. -

BORIS

Que cela ne t’embarrasse point, prince. Je

BORIS GODOUNOFF. 73

veux comparer les récits; autrement, nous ne saurons pas la vérité.

CHOUÏSKI.

Tout ce que je sais, c’est qu’un imposteur a paru à Cracovie ; que le roi et les seigneurs se sont déclarés pour lui.

BORIS

Et qui est cet imposteur?

CHOUÏSKI.

Je l’ignore.

BORIS

Mais en quoi est-il dangereux ?

CHOUÏSKI.

Certainement, tzar, ton pouvoir est fort.

Par tes faveurs, ta générosité, tes labeurs royaux, tu as fait des cœurs de tes esclaves des cœurs de fils. Mais, tu le sais toi-même, la foule insensée est changeante, turbulente, superstitieuse; elle s’abandonne facilement aux vains espoirs, elle n’obéit qu’aux inspirations du moment, elle est sourde et indifférente à la vérité, et ne se repaît que de fables. L’audace insolente a le don de lui plaire, tellement que si ce vagabond inconnu traverse la fron-

tière de la Pologne, une foule d’insensés seront attirés près de lui par le nom ressuscité de Dmitri.

BORIS

Dmitri! Comment.... de cet enfant?...

Dmitri! — Tzarévilch, éloigne-toi.

chocïski à part.

Il a rougi, voici la tempête 1

FÉODOR

Tzar, me permeltras-tu?...

BORIS

Impossible, mon fils, sors. (Fcodtor s'éloigne.) — Dmitri ! ,

ciiouisKi à voix basse.

Il ne savait rien.

BORIS

Écoute, prince : qu’on prenne sur-le-champ les mesures les plus sévères ! que la frontière se coüvre de barrières entre la Lithuanie et la Russie! qû’âme qui vive ne traverse cette ligne! qu’un lièvre même ne puisse venir de Pologne! qu’un corbeau ne puisse arriver de Cracovie ! va. . . . (Chouïski Veut sortir .) Attends. N 1 est-ce pas que cette fable est bien ingénieuse?

liîgitlzed byVTôogle

BORIS GODOUNOFF.

As-tu jamais ouï dire que des morts sortent do leurs tombeaux pour demander compte à des tzars légitimes, désignés, choisis par le peuple, couronnés par le très-saint patriarche? C’est risible, n’est-ce pas? Tu ne ris point?

CHOUÏSKI.

Moi, tzar? ' .

BORIS

Écoute, prince.... Quand j’ai appris que sur cet enfant.... que cet enfant avait, je ne sais comment, perdu la vie, je t’ai, tu le sais bien, envoyé faire l’enquête. Maintenant, je t’adjure par la sainte croix de Dieu, déclare-moi en conscience la vérité : As-tu reconnu l’enfant..,, tué? N’y a-t-il pas eu substitution de personnes? Réponds.

CHOUÏSKI. -

Je te jure....

BORIS

Non, Chouïski, ne jurons point; mais réponds-moi : Était-ce letzarévitch?

CHOUÏSKI.

C’était lui.

BORIS

Penses-y, prince.... Je te gracie, d’avance.

Je ne frapperai pas d’une disgrâce tardive un mensonge fait dans le passé; mais si tu t’avises de ruser aujourd’hui avec moi, je te le jure par la tête de mon fils, un supplice terrible te frappera, un tel supplice que le tzar Ivan luimême en frémira d’horreur dans son tombeau.

CHOUÏSKI.

Je ne crains pas le supplice, je crains ta disgrâce. Oserais-je ruser avec toi? Aurais-je pu me tromper assez grossièrement pour ne pas reconnaître Dmitri? Pendant trois jours, accompagné de tous les habitants d’Ouglitch, j’ai visité son corps exposé à l’église. Treize cadavres étaient couchés autour du sien, de gens que le peuple avait déchirés, et la décomposition s’y voyait clairement, tandis que le visage enfantin du tzarévitch restait serein, calme et : frais, comme s’il eût dormi. La profonde blessure ne noircissait pas, et les traits de son visage, je le répète, n’étaient pas du . tout altérés. Non, tzar, il n’y a nul doute possible : Dmitri dort dans son tombeau.

BORIS

C’est assez; éloigne-toi. ( Chouîski sort.) Ob !

BORIS GODOUNOFF.

que c’était lourd! ... Attendons, que je reprenne haleine. J’ai senti tout mon sang se jeter au visage et redescendre lentement. Voilà donc pourquoi, depuis treize ans, je vois en songe un enfant assassiné! Oui, oui, c’est cela, je comprends maintenant. Qui donc est-il, ce terrible ennemi? Qui vient m’attaquer, un vain nom, une ombre? Une ombre viendra-t-elle arracher de mes épaules le manteau de la royauté? Un nom privera-t-il mes enfants de leur héritage? Je suis un fou. De quoi ai-je peur? Je n’aurai qu a souffler sur ce spectre, il disparaîtra. Oui, c’est décidé, je ne mourrai pas de crainte. Mais il ne faut rien négliger.... Oh ! que tu es lourd à porter, bonnet de monomaque !

(En verp.)

Cracovie. — Maison de Vichnévetski.

GRÉGOIRE OTRÉPIEFF, devenu DMITRI , et UN PÈRE JÉSUITE.

DMITHI.

Non, mon père, il n’y aura pas de difficulté sérieuse. Je connais l’esprit de mon peuple ; sa piété n’est pas fanatique, et l’exemple de son tzar lui est sacré. D’ailleurs, la tolérance est toujours indifférente. Je puis me porter garant qu’avant deux années tout mon peuple et toute l’Église orientale reconnaîtront l’autorité du successeur de Pierre.

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