‹ Poëmes dramatiques d'Alexandre PouchkineChapitre 25 sur 53 · LES BOYARDS · texte numérisé non relu

LES BOYARDS

Nous le jurons.

' BORIS

Je suis satisfait. Pardonnez-moi mes scandales, mes péchés, mes offenses, secrètes et volontaires. Saint père, approche, je suis prêt. (La cérémonie de la prise de robe commence. — On emporte les femmes évanouies *.)

1. Cette mort soudaine de Boris, et dans ces circonstances, est conforme à l’histoire.

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(En ters.)

Une tente.

BÂSMANOFF introduit GABRIEL POUCHKINE.

BASMANOFF.

Entre ici, et parle librement. — Ainsi, il t’envoie à moi.

Il t’offre son amitié et le premier rang, après lui, dans l’empire moscovite.

BASMANOFF.

Mais je suis déjà élevé aussi haut que possible par Féodor. Je commande l’armée. Il a méprisé pour moi et le Rozriad et la colère des boyards. Je lui ai prêté serment.

Tu as prêté serment au légitime héritier du

BORIS GODOUNOFF.

trône; mais si un autre, plus légitime encore, est vivant?...

t BASMANOFF.

Écoute, Pouchkine, ne me dis pas des choses vides de sens. Je sais fort bien qui il est.

La Russie et la Pologne l’ont reconnu pour Dmitri. Du reste, je n’insiste pas. C’est peutêtre le véritable Dmitri, c’est peut-être un imposteur; mais je sais que tôt ou tard le fils de Boris devra lui céder Moscou.

' * BASMANOFF.

Le jeune tzar ne descendra pas du trône aussi longtemps que je le protégerai. Nous avons assez de régiments, grâce à Dieu; la victoire relèvera leur courage. Et vous, qui enverrez-vous contre moi ? votre Cosaque Karéla, ou bien ce Mnichek? Et puis, combien êtes-vous, tout compté?... à peine huit mille ?

Tu te trompes, nous ne sommes pas même aussi nombreux. J’en conviens moi-même, notre armée ne vaut rien : les Cosaques ne font

que piller les villages, les Polonais s’enivrent et font les bravaches; quant aux Russes, il n’y a pas même à en parler. Je ne veux point ruser avec toi. Mais sais-tu, Basmanoff, ce qui fait notre force?... Ce n’est ni l’armée, ni l’assistance des Polonais : c’est l’opinion, c’est la faveur populaire. Tu as été témoin du triomphe de Dmitri et de ses conquêtes pacifiques alors que, partout, les villes se soumettaient à lui sans coup férir, et que la populace liait de cordes les voïvodes obstinés. Tu l’as vu toi-même, était-ce de bon cœur que vos soldats combattaient contre nous?... Et quand? sous Boris.

Tandis qu’à présent.... Non, Basmanoff, il est trop tard pour lutter encore avec nous, et pour souffler sur les cendres refroidies de la guerre. Tu ne parviendras pas à les rallumer, malgré tout ton esprit et ta volonté ferme. Ne vaudraitil pas mieux que tu donnasses le premier l’exemple d’une prudence raisonnée, et qu’en proclamant Dmitri tzar, tu t’assurasses son amitié à tout jamais? Qu’en penses-tu?

BASMANOFF.

On le saura demain.

BORIS GODOUNOFF.

Décide-toi.

BASMANOFF.

Adieu. ( Pouchkine sort.) Il a raison, il a raison; partout la trahison mûrit. Que dois-je faire? Attendrai-je que les révoltés me lient de cordes moi-même et me livrent à Otrépieff ! Ne vaudrait-il pas mieux, en effet, prévenir l’inévitable rupture de la digue? Et moi-même....

Mais trahir son serment! mériter l’infamie de génération en génération ! reconnaître par une abominable perfidie la confiance du jeune souverain! 11 est facile à un exilé frappé de disgrâce de couver des projets de conspiration et de révolte ; mais moi, moi, le favori du tzar.... Mais la mort.... mais la puissance..., mais le malheur public.... (// tombe dans une profonde rêverie ; tout à coup il siffle.) Holà! mon cheval; qu’on sonne l’alerte!

(En vers.)

Moscou. — La place de la Tribune devant le Kremlin.

GABRIEL POUCHKINE s'a vance entouré de PEUPLE.

VOIX DANS LE PEUPLE

Le tzarévitch nous a envoyé un boyard; écoutons ce qu’il va nous dire. Ici, ici.

Pouchkine sur la tribune.

Citoyens de Moscou, le tzarévitch m’a ordonné de vous saluer. (// salue profondément.) Vous savez comment la Providence céleste a sauvé le tzarévitch des coups de son assassin. . Il venait ici pour punir l’infâme, mais le juge-

meut de Dieu a déjà frappé Boris La Russie

s’est soumise à Drnitri ; Basmanoff lui-même, animé d’un zélé repentir, lui a amené ses trou-

BORIS GODOUNOFF. 145

pes, qui lui ont prêté serment. Dmitri s’avance auprès de vous avec paix, avec amour. Lèverez-vous le bras contre votre tzar légitime, contre le descendant de Monomaque, pour plaire .à la famille de Godounoff?

LE PEUPLE

Non, non, certainement.

Citoyens de Moscou, tout le monde ne sait que trop ce que vous avez eu à souffrir sous le cruel parvenu. Exils, supplices, peines infamantes, impôts arbitraires, travaux incessants, pauvreté, famine, vous avez tout supporté.

Dmitri, au contraire, veut répandre ses largesses sur les boyards, les gentilshommes, les militaires, les marchands, les hôtes étrangers, et sur tout le peuple vénérable. Voudrez-vous vous obstiner follement contre lui et repousser ses grâces? Mais il s’avance, pour remonter sur le trône royal de ses pères, avec un terrible cortège. N’irritez donc pas le tzar. Craignez Dieu, et baisez la croix à votre maître légitime. Humiliez-vous, et envoyez sur-le-chanlp au camp de Dmitri le métropolitain, des boyards, des

diâks, des hommes choisis, pour qu’ils frappent la terre de leurs fronts devant le pèretzar. ( Il descend de là tribune. — Un grand bruit s’élève.)

VOIX DANS LA FOULE

Pourquoi hésiter?... le boyard a dit vrai.... Vive Dmitri notre père!

un paysan monté sur la tribune.

Peuple, peuple, au Kremlin, au palais dir tzar! va prendre le jeune chien de Boris.

le peuple s'élançant en foule.

Oui, qu’on le prenne! qu’on le noie! Vive Dmitri ! Périsse la race de Boris Godounoff !

tey-Coogle

(En prose.)

Devant la maison particulière de Boris, dans le Kremlin. Une garde sur le perron.

Féodor s'est approché de la fenêtre.

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