LE CINQUIÈME
Il était assis sur son trône, quand il tomba soudain. Le sang lui jaillit de la bouche et des oreilles. (On apporte Boris sur un fauteuil. — Toute sa famille et tous les boyards l'entourent.)
BORIS
Éloignez-vous tous. Laissez le seul tzarévitch avec moi. (Tous sortent.) Je meurs.... Embrassons-nous.... Adieu, mon fils.... Tu vas à l’instant régner..,. Grand Dieu, je vais à l’instant paraître devant toi, et je n’ai pas le temps de purifier mon âme par le repentir. Et puis, je le sens, mon fils, tu m’es plus cher que le salut de mon âme. Je suis né sujet, et sujet j’aurais dû mourir. Mais j’ai saisi le pouvoir suprême. Comment? ne me le demande pas. Il suffit que tu sois innocent, que tu ailles maintenant régner par droit légitime. Moi seul, je répondrai de tout devant Dieu. O mon cher fils, ne te laisse pas séduire par une illusion,
ne t’aveugle pas de ton plein gré; sache que tu reçois le pouvoir dans des jours orageux. 11 est dangereux, ce miraculeux imposteur ; il est armé d’un nom terrible. Moi, rompu depuis longues années à la science du gouvernement, j’ai pu tenir sous le talon la sédition et la révolte. Ils tremblaient tous devant moi, et la trahison n’osait lever la tête. Mais toi, jeune et inexpérimenté souverain, comment gouverneras-tu sous les coups de l’orage? Comment t’y prendras-tu pour éteindre les feux de la révolte, pour enchaîner la trahison ? Mais Dieu est grand : à la jeunesse il donne la sagesse ; à la faiblesse, la force. Écoute : Avant tout,
choisis-toi un conseiller fidèle, d’années froides et mûres, aimé du peuple, respecté des boyards pour sa naissance ou sa gloire....
Chouïski, par exemple. Un chef habile est devenu nécessaire à l’armée; envoies-y Basmanoff, et supporte avec fermeté les murmures qu’en feront les boyards. Je t’ai introduit dans la Douma dès tes plus tendres années. Tu connais la marche des affaires. N’en change pas le cours; l’habitude est i’ame des empi-
BORIS GODOUNOFF. 137
res. J’ai dû rétablir les supplices, l’exil, les disgrâces. Tu peux les suspendre aujourd’hui. On te bénira, comme on a béni ton oncle quand il a succédé au Terrible. Avec le temps, et petit à petit, ramène à toi les rênes du pouvoir. A présent, relâche-les, mais toutefois sans les laisser tomber de ta main. Sois gracieux et de facile abord à l’égard des étrangers j reçois leurs services avec confiance. Garde avec sévérité les constitutions de l’Église. Sois silencieux: la voix d’un tzar ne doit pas se perdre en vain dans le vide; de même qu’un son sacré ne doit annoncer qu’une grande réjouissance, ô mon cher fils, tu entres dans les années où notre sang est agité par un visage de femme.
Garde, garde la sainte pureté et la fiêre pudeur de l’innocence. Celui qui, dans ses jeunes années, s’habitue à së noyer dans des jouissances impures, celui-là, parvenu à sa maturité, devient farouche, aime le sang, et son esprit s’obscurcit avant l’âge. Reste toujours le maître de ta famille, respecte ta mère, mais que . personne ne soit ton maître que toi-même.
Tu es un homme, tu es un tzar.... Je
meurs.... Ah! aime ta sœur, tu es son seul appui.
féodor à genoux.
Non, non; vis et règne longtemps. Le peuplé et nous tous, nous sommes perdus sans toi!
BORIS
Tout est fini..., mes yeux s’éblouissent....
je sens le froid du tombeau. (Entrent le patriarche, les prêtres, les boyards. On amené la tzarine en la soutenant. La tzarevna sanglote.') Qui vient là?... Ah! la robe de moine'.... les saints ciseaux.... l’heure a sonné : le tzar devient un religieux, et l’étroit cercueil lui servira de cellule. — Attends, saint vladica; je suis encore tzar. — Boyards, écoutez tous :
Voilà celui à qui je transmets la royauté. Baisez la croix à Féodor*. Basmanoîf, mes amis, de mon tombeau je vous supplie encore de le servir avec zèle et loyauté. Il est jeune..., il est sans péché, lui.... Le jurez-vous?
1. En Russie comme en Espagne, on enterrait tout le monde, surtout les tzars, les nobles, les riches, les hommes importants, dans des habits de moines.
2. C'est-à-dire, jurez sur la croix que vous lui serez fidèles.