‹ Poëmes dramatiques d'Alexandre PouchkineChapitre 33 sur 53 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

(Une chambre dans un restaurant. — Un piano.)

MOZART f.t SALIE RI à table.

SALIERI

Ta parais de mauvaise humeur aujourd’hui.

MOZART

Moi ? non .

SALIERI

Je suis sûr, Mozart, que quelque chose te chagrine. Le dîner est bon, le vin excellent, et tu ne dis mot, tu fronces le sourcil.

MOZART

A te dire vrai, mon Requiem me tourmente.

SALIERI

Ah! tu composes un Requiem? Est-ce depuis longtemps ?

MOZART ET SALIERI

MOZART

Depuis trois semaines. Mais une circonstance étrange.,.. Est-ce que je ne t’en ai rien dit?

• SALIERI

Non.

MOZART

Écoute. — Un jour, il y a de cela trois semaines, je revins tard à la maison. L’on mo dit que quelqu’un, un inconnu, était venu me demander. Je ne saurais te dire pourquoi, mais je pensai toute la nuit qui pouvait-ce être, et que voulait-on de moi? Le lendemain revint le personnage, qui, de nouveau, ne me trouva point à la maison. Le troisième jour, j’étais à jouer avec mon garçon sur le plancher; on m’appelle, je sors. Un monsieur tout velu de noir me salue poliment, me commande une messe de Requiem, et disparaît. Je me mis aussitôt à l’œuvre, et depuis ce jour mon homme noir n’est pas revenu. Mais je ne m’en plains pas, car j’aurais de la peine à cesser mon travail. D’ailleurs le Requiem est à peu près fini. Pourtant ... je....

SALIERI»

Quoi ?

MOZART

J’ai honte de l’avouer.

SALIERI

Avouer quoi ?

MOZART

Mon homme noir ne me laisse de repos ni jour ni nuit. Il me poursuit partout comme une ombre. Même à présent, je crois voir qu’il est assis en tiers entre nous.

SALIERI

Finis donc. Quelle crainte puérile ! Chasse cette vaine imagination. Beaumarchais me disait souvent : « Écoute, frère Salieri, quand des pensées noires te viendront, fais déboucher une bouteille de champagne, ou relis le Mariage de Figaro. »

MOZART

Ah ! oui, Beaumarchais était ton ami. Tu as composé pour lui Tarare, une œuvre excellente. Il y a là un motif que je fredonne toujours quand je me sens heureux. Tra la la

MOZART ET SALIERI

la.... A propos, Salieri, est-il vrai que Beaumarchais a empoisonné quelqu’un ?

SALIERI

Je ne crois pas. Il était trop jovial pour un pareil métier.

MOZART

Et puis, c’est un génie, comme toi, comme moi. Le génie et le crime sont deux choses incompatibles, n’est-ce pas?

SALIERI

Ah ! tu crois. (Il jette le poison dans le verre de Mozart.) Eh bien! alors.... bois.

MOZART

A ta santé, ami! à l’affection sincère qui unit Salieri à Mozart, les deux fils de l’harmonie! (Il boit.)

SALIERI

Arrête, arrête.... tu as bu sans moi.

mozart , jetant sa serviette sur la table.

C’est assez. (Il va au piano.) Écoute, Salieri, mon Requiem. (Il joue quelques morceaux.) Eh bien ! tu pleures?

SALIERI

C’est pour la première fois que je verse de

pareilles larmes. Cela me fait mal, et cela m’est doux, comme si j’avais accompli un devoir pénible, comme si un couteau salutaire m’avait enlevé un membre malade. Ami Mozart, ces larmes.... n’y fais pas attention.

Continue, hâte-toi do remplir mon âme de tes accents divins.

MOZART

Ah ! si tous sentaient ainsi la puissance de la musique ! Mais non, le monde n’eût pu subsister. Personne ne se serait préoccupé des basses nécessités de la vie terrestre; tons se seraient adonnés à l’art libre. Nous sommes peu d’élus, peu de fortunés qui pouvons mépriser le gain sordide, et nous mettre en prières devant le seul beau, n’est-ce pas ?. ,. Mais je ne me sens pas bien aujourd’hui. J’ai comme un poids qui m’étouffe. Je vais aller dormir. Adieu.

SALIERI

Adieu. ( Mozart sort.) Tu t’endormiras pour longtemps, Mozart. — Mais a-t-il raison ? Je ne suis donc pas un génie? Le génie et le crime, a-t-il dit, sont incompatibles. Non, ce

MOZART ET SALIERI

n’est pas vrai. Et Michel-Ange!... Ou bien n’est-ce qu’une invention stupide et crédule? Et le créateur du Vatican n’a-t-il pas été un assassin?.., ,

LA 110USSÂLKA

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