‹ Poëmes dramatiques d'Alexandre PouchkineChapitre 34 sur 53 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

(Le rivage du Dnieper. — Un moulin.)

LE MEUNIER et SA FILLE.

LE MEUNIER

Voilà comme vous êtes, .vous autres jeunes filles. Vous êtes toutes des sottes. Si vous avez

1. Dans les légendes russes, la roussâlka est à peu près l’ondine des légendes allemandes, une nymphe des eaux,, une sirène avec de longs cheveux verts, qui tantôt se suspend et se balance aux branches des saules, tantôt nage et glisse sur la surface des fleuves. La nuit venue, elle joue des tours aux passants, à leurs montures, à leurs trou-

eu la bonne chance de mettre la main sur un homme qui ne soit pas du commun, lâchez de le retenir. Et comment? avec une conduite sage et honnête. Il faut l’attirer, tantôt par des caresses et tantôt par des sévérités; quelquefois, d’une façon détournée, lui parler mariage, et surtout garder l’honneur virginal. C’est un trésor sans prix, et semblable à la parole, qui, une fois lâchée, ne se rattrape plus. Et si l’on vient à perdre tout espoir de mariage, il faut au moins s’assurer quelques profits, à soi ou à ses parents. On doit se dire : il ne m’aimera pas toujours; il ne sera pas toujours à me choyer. Mais hast..,., vous êtes bien gens à vous mettre en. tête une conduite raisonnable : tout de suite vous devenez folles; vous ne demandez pas mieux que de céder à tous ses caprices; vous êtes prêtes à vous pendre au cou de votre cher ami tout le long de la journée. Et pst.... voilà le bon ami parti, et sa trace même a disparu, et vous restez avec rien. Ah î

peaux; elle essaye surtout de séduire les hommes, et les fait mourir, soit en les attirant sous les eaux, soit eu les chatouillant jusqu’à leur ôter la vie.

LA R08SSÂLKA.

oui, vous êtes toutes des folles! Ne t’avais-je pas dit cent fois : « Eh! fillette, prends garde; ne baille pas quand ton bonheur passe; ne laisse pas échapper le kniaz 1 , et ne te perds pas comme une niaise. » Qu’as-tu fait de mes avis? Maintenant, te voilà plantée là, et il no te reste qu’à pleurer éternellement ce que tu ne peux plus ravoir.

LA FILLE

A quoi donc vois-tu qu’il m’ait abandonnée?

LE MEPNIER.

A quoi? Mais, auparavant, combien de fois venait-il à notre moulin? chaque jour de Dieu, et souvent deux fois par jour; puis, plus rarement. Et voici le neuvième jour qu’il n’est venu. Que peux-tu dire à cela?

LA FILLE

Il est occupé. Que de soins n’a-t-il pas*? Ce n’est pas un meunier, lui; ce n’est pas pour

1. Cet ancien titre se traduit maintenant par celui de prince. Mais ce dernier nous a paru trop nouveau pour être employé dans une ancienne légende. Nous avons conservé le titre original.

lui que l’eau travaille. Il m’a souvent dit que ses travaux étaient les plus lourds de tous.

LE MEUNIER

Oui, erois-le. Quand les kniaz travaillent-ils? et qu’est-ce que leur travail ? Chasser les renards et les lièvres, donner des fêtes, piller les voisins et vous séduire, vous autres pauvres filles. Voilà vraiment un homme bien à plaindre. L’eau travaille pour moi!... Mais je n’ai de repos ni jour ni nuit. Et puis, toujours à réparer : là c’est pourri, ici ça coule. Si du moins tu avais su tirer du kniaz quelque pauvre petit argent pour réparer mon moulin, ce serait toujours quelque chose.

LA FILLE

Ah!, t .

LE MEUNIER

Qu’est-ce?

LA FILLE

J’entends le bruit des pas de son cheval.

C’est lui! c’est lui !

LE MEUNIER

Voyons, fille, n’oublie pas cette fois mes conseils. Souviens-toi....

LA ROUSSÂLKA.

LA FILLE

Le voilà!

( Entre le kniaz. — Son écuyer emmène son cheval.)

LE KNIAZ

Bonjour, ma bien-aimée. — Bonjour, meunier.

LE MEUNIER

Sois le bienvenu, gracieux kniaz ; il y a longtemps que nous n’avions vu la lumière de tes yeux, Je vais te préparer un petit repas. (// sort.)

LA FILLE

Enfin tu t’es souvenu de moi! N’as-tu pas conscience de m’avoir si longtemps tourmentée par cette cruelle attente? Que ne m’est-il pas venu à la tête? par quelles terreurs ne me suis-je pas effrayée moi-même? Tantôt je pensais que ton cheval t’avait emporté dans un marais ou dans un précipice; tantôt qu’un ours t’avait terrassé dans une forêt déserte, ou que tu étais malade, ou que tu avais cessé de m’aimer.... Grâce à Dieu, tu es sain et sauf, et tu m’aimes comme auparavant, n’est-ce pas?

LE KNIAZ

Plus qu’au paravant, mon ange.

LA FILLE

Tu es triste, pourtant. Qu’as-tu?

LE KNIAZ

Je suis triste, il te semble? Oh! non! je suis toujours gai dès que je te vois.

LA FILLE

Non! non! quand tu es gai, tu t’écries de loin, en te hâtant d’arriver : « Où est ma colombe? » Et puis tu m’embrasses, et puis tu me demandes si je suis contente de te revoir. Mais aujourd’hui tu m’écoutes en silence; tu ne me presses point dans tes bras; tu ne baises pas mes yeux. Quelque chose te trouble. Qu’cst-ce donc? Serais-tu fâché contre moi?

LE KNIAZ

Je ne veux pas feindre inutilement. Tu as deviné. Je porte dans mon cœur un lourd chagrin. Et tu ne peux ni le dissiper par tes caresses, ni le soulager, ni le partager même.

LA FILLE

Il m’est bien dur de ne pas être chagrinée de ton chagrin. Dis-moi ton secret. Si tu le per-

LA ROUSSÂLKA.

mets, je pleurerai; si tu ne le permets pas, je te promets de ne pas te dépiter par une seule larme.

le kniaz, à pari.

Pourquoi hésiterais-je? Le plus vite est le mieux. (Haut.) Ah! ma chère âme , tu sais bien qu’il n’y a pas sur la terre de félicité constante. Ni la noblesse, ni la beauté, ni la force, ni la richesse, rien ne peut éviter le malheur ici-bas. Et nous.... n’est-ce pas, ma colombe? nous avons été heureux. Moi, du moins, j’ai été heureux par ton amour, et, quoi qu’il m’arrive, où que je sois dans l’avenir, je me souviendrai toujours de toi, mabien-aimée. Rien au monde ne saurait remplacer ce que j’aurai perdu.

LA FILLE

Je ne comprends pas encore tes paroles, et je suis toute glacée.... Un malheur nous menace; la séparation peut-être?

LE KNIAZ

Tu l’as dit; nous devons nous séparer.

LA FILLE

Qui nous séparera? Ne suis-je pas la maîtresse de te suivre partout? Je m’habillerai en

garçon, je te suivrai fidèlement, en voyage, à la guerre. Je ne crains pas la guerre, pourvu que je te voie. Non, non, je ne te crois pas. Ou tu veux éprouver mes pensées, ou tu plaisantes d’une méchante plaisanterie.

LE KNIAZ

Non ; les plaisanteries ne me viennent pas à l’esprit aujourd’hui, et je n’ai nul besoin de t’éprouver. Je ne me prépare, ni pour un long voyage, ni pour la guerre; je reste à la maison, et pourtant je dois te dire adieu pour jamais.

la fille.

Attends.... Maintenant je comprends tout.

Tu te maries. (Le kniaz se (ait.) Tu te maries?

LE KNIAZ

Que faire? je m’en rapporte à toi. Les kniaz ne sont pas libres comme vous autres jeunes filles. Ce n’est point par le cœur qu’ils choisissent lours compagnes, mais par les calculs d’autrui, et pour l’avantage d’autrui. Ton chagrin.... Dieu et le temps le consoleront; ne m’oublie pas. Prends en souvenir de moi cette

LA ROUSSÀLKA.

paviazka 1 ..,. Non, je vais te la mettfo moimême. Et puis, j’ai apporté ce collier ; prendsle aussi. "Voici encore.... c’est ce que j’ai promis à ton père. Donne-lui cela. (Il lui met dam la main un sac plein d'or.) Adieu !

LA FILLE

Attends.... je dois te dire.... je ne sais plus quoi.

LE ENIAZ.

Tâche de te souvenir.

LA FILLE

Pour toi je suis prête.... Non, ce n’est pas cela.... attends.... 11 est impossible qu’en effet, et pour toujours, tu m’abandonnes.... non, ce n’est pas encore cela. . . . Ah ! je me souviens. . . . Aujourd’hui, pour la première fois, ton enfant a remué sous mon cœur.

-LE KNIAZ

Malheureuse!... comment faire?... Oonserve-toi du moins pour lui. Je n’abandonnerai ni ton enfant, ni toi. Avec le temps, peut-

1. Ëandeau de jeune fille, posé sur le front et attaché derrière la tète, souvent orné de pierres précieuses.

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