SCENE V
(Le fond du Dnieper. — Le térem des Roussâlkas. Elles filent autour de leur reine.)
LA REINE
Laissez votre ouvrage, sœurs. Le soleil s’est couché, la lune brille au-dessus de nous. C’est assez. Nagez en haut, pour vous ébattre à ciel ouvert. Mais ne tourmentez personne aujourd’hui. Ne chatouillez point les passants; n’alourdissez pas les filets des pêcheurs avec de la vase et des algues, et n’attirez pas les enfants dans l’eau par des récits de petits poissons d’argent. (Entre la Roussâlotchka, sa fille.) D’où viens-tu ?
LA ROUSSALOTCHKA.
J’ai été sur la rive pour visiter grand-père. Il m’avait priée, hier soir, de ramasser au fond
de l’eau l’argent qu’il y avait jeté naguère. Longtemps je l’ai cherché ; mais je ne sais pas ce que c’est que l'argent. Je lui ai porté une pleine poignée de coquillages bigarrés.
LA REINE
L’avarice seule a survécu chez lui. Ecoute, fille, aujourd’hui je compte sur toi. Un homme va venir sur le rivage; épie-le, et sors de l’eau à sa rencontre. Il nous est proche ; il est ton père.
LA ROUSSALOTCHKA.
Celui-là qui t’a abandonnée pour épouser une mortelle?
LA REINE
Lui-même. Fais-lui tes plusgentilles caresses, et raconte-lui tout ce que tu sais de moi. S’il te demande : «Ne m’a-t-elle pas oublié? »
dis-lui que je me le rappelle, que je l’aime et que je l’attends. Tu m’as comprise?
LA ROUSSALOTCHKA.
Oh ! oui, je t’ai bien comprise.
LA REINE
Va donc. (Elle reste seule.) Depuis le moment où, folle, je me suis jetée dans la rivière comme
LA ROÜSSÀLKA.
une fille abandonnée el méprisée ; depuis le moment où, dans le fond du Dnieper, je me suis retrouvée une Roussâlka puissante et 'froide, je médite chaque jour ma vengeance, et il me semble qu’enfin l'heure est venue.