DONA ANA, DON JUAN
DONA ANA
Je vous ai reçu, don Diego; mais je crains que ma triste conversation ne. vous sembleennuyeuse. Pauvre veuve, je ne puis oublier ma perte ; je mêle, comme le mois d’avril, les pleurs avec les sourires. — Pourquoi vous taisez-vous ?
DON JUAN
Je jouis en silence de la pensée d’être seul avec l’adorable dona Ana, ici, non point là, non pas au tombeau de l’heureux défunt, et je ne vous vois pas agenouillée devant votre époux de marhre.
DOSA AN A
Seriez-vous jaloux, don Diego? Mon mari vous inquiète, même dans la tombe?
DON JUAN
Je ne dois pas oser être jaloux. C’est vousmême qui l’aviez choisi ?
• • DONA AN A
Non ; ma mère a donné ma main à don Alvar. Nous étions pauvres, il était riche.
DON JUAN
Heureux Alvar ! il a porté de misérables trésors à vos pieds; et c’est cette misère qui lui a fait goûter les joies du paradis. Oh ! si je vous avais connue auparavant ! ce n’e8t pas seulement ma fortune, mon rang, tout enfin, que j’aurais donné avec bonheur pour un seul regard bienveillant de vos yeux ;,je serais devenu l’esclave de votre volonté sacrée. Je me serais voué à étudier tous vos désirs pour les prévenir tous, pour que votre vie se déroulât dans un enchantement perpétuel. Ilélas! le destin ne l’a pas voulu.
DONA ANA
Don Diego, cessez. Je fais un péché en vous
L’INVITÉ DE PIERRE
écoutant. Je ne puis vous aimer. Une veuve doit être fidèle au delà du tombeau. Si vous saviez combien don Alvar m’a aimée ! Oh !
certes, devenu veuf, il n’aurait pas reçu chez lui une dame amoureuse. Il serait resté fidèle à la foi de l’époux.
DON JUAN
Ne me déchirez pas le cœur, dona Ana, avec celte éternelle souvenance de votre mari . Cessez de m'infliger ce supplice, quoique.... peutêtre.... j’en aie mérité un.
DONA ANA
Comment donc? Vous n’êtes lié à personne, n’est-ce pas, par des liens sacrés? En me parlant d’amour, vous êtes dans votre droit, devant le ciel et devant moi-même?
DON JUAN
Devant vous!... Dieu!...
DOS'A ANA
Seriezrvous coupable devant moi ? En quoi donc? Parlez.
DON JUAN
Non, jamais!
272 POftMES DRAMATIQUES. •
doSa ana.
Diego, qu’est-ce à dire?... Vous m’avez offensée! En quoi donc? répondez.
DON JUAN
Pour rien au monde,
DONA ANA
Voilà qui est étrange, Diego. Je vous le demande, je l’exige.
DON JUAN
Non, non!
DONA ANA
Ah! c’est ainsi que vous êtes obéissant à ma volonté ? Comment disiez-vous tout à l’heure que vous vouliez être mon esclave ? Je me fâcherai, si vous ne me dites sur-le-champ en quoi vous avez pu m’offenser.
Je n’ose. Vous me détesterez.
DONA ANA
Non, non; je vous pardonne d’avance. Mais je veux savoir....
DON JUAN
Ne désirez pas apprendre un secret terrible, un secret de sang.
L’INVITÉ 1)E PIERRE
DONA ANA
Un secret terrible! Vous me mettez hors de moi. Qu’est-ce que ce peut être? Quel tort avez-vous pu me faire? Je ne vous connaissais pas. Je n’ai point d’ennemi. Je n’ai pas pu en avoir. Il n’y a que l’assassin de mon mari
DON JUAN
(i4 part.) Je ne puis plus reculer. ( Haut .) Dites-moi, le malheureux don Juan vous est inconnu ?
DONA ANA
Je ne l’ai jamais vu.
Vous nourrissez contre lui une haine implacable ?
DONA ANA
C’est le devoir de l’honneur. Mais vous essayez de détourner ma question, don Diego.
J’exige toujours....
DON JUAN
Si vous rencontriez don Juan?
DONA ANA
J’enfoncerais mon poignard dans le cœur de ce pervers.
DON JUAN
Dona Ana, où est ton poignard ? Voici ma poitrine.
dona ana, se levant.
Diego!... quoi !...
DON JUAN
Je ne suis pas Diego, je suis Juan.
DONA ANA
Impossible!... je ne puis le croire.
DON JUAN
Je suis don Juan.
DONAANA.
Ce n’est pas vrai.
DON JUAN
J'ai tué ton mari, et je n’ai pas de regrets, et je n’ai pas de remords.
DONA ANA
Q’entends-je?
DON JUAN
Je suis don Juan, et je t’aime !
doSa ana.
Où suis-je?... je me meurs!...
L’INVITÉ DE PIERRE
DON JUAN
Reviens à toi.... ton Diego, ton esclave est à tes pieds.
doSa ana, d'une voix faible.
Laissez-moi — Vous êtes mon ennemi
Vous m’avez ôté tout tout ce qui est dans
la vie....
Douce créature, je suis prêt à racheter comme tu le voudras le coup que je t’ai porté. Ordonne que je meure, et je vais mourir....
Ordonne que je respire, et je ne respirerai que pour toi.
doSa ana, toujours faible.
C’est donc là don Juan ?...
DON JUAN
N’est-ce pas, on vous l’a dépeint comme un monstre odieux? O dona Ana, sachez que la renommée qui en parlait ainsi n’avait pas tort. Beaucoup de mal pèse sur ma conscience fatiguée. Mais, depuis que je vous ai vue, tout a changé en moi. Il me semble que je viens de naître à une nouvelle vie; en vous aimant, c’est la vertu que j’aime, et pour la première
fois, j’incline devant elle mes genoux tremblants.
DONA ANA
Oh ! je le sais, don Juan a de l’éloquence ; c’est un homme perfide et rusé. On dit que vous êtes un impie, sans foi ni loi, un vrai démon. Combien de pauvres femmes avez-vous déjà perdues ?
Je n’en ai pas aimé une seule jusqu’à ce jour.
DONA ANA
Et je croirais que don Juan s’est épris pour la première fois, qu’il ne cherche pas en moi une nouvelle victime ?
DON JUAN
Si j’avais voulu vous tromper, aurais-je avoué qui j’étais? aurais-je prononcé ce nom que vous ne pouviez entendre? Y a-t-il là de la perfidie?
DOSA ANA
Qui peut lire en vous? — Mais comment êtes-vous venu ici? On pouvait vous reconnaître, et votre mort était certaine.
L’INVITÉ DE PIERRE
DON JUAN
Que signifie la mort? Je donnerais sans murmure ma vie pour un seul doux instant d’intimité.
DON A ANA
Comment sortirez-vous d’ici, imprudent?
don juan, lui baisant la main.
Vous daignez songer à la vie du pauvre Juan; il n’y a donc pas de haine dans ton âme céleste, dona Ana?
DON A ANA
Ah ! si je pouvais vous haïr !... Il faut nous séparer.
DON JUAN
Quand nous reverrons-nous?
DONA ANA
Je ne sais.... Une autre fois.
DON JUAN
Demain ?
DONA ANA
Mais.... où?
DON JUAN
DONA ANA
Oh! don Juan, que je suis faible de cœur!
En gage du pardon, un baiser de paix.
DONA ANA
Partez, il en est temps.
DON JUAN
Un seul, froid, un baiser de paix.
DOS A ANA
On ne peut se délivrer de vous. Eh bien ! — le voilà!... (On frappe.) Quel bruit? Sauvetoi, Juan.
DON JUAN
Adieu, au revoir, mon amie. (Il sort, et rentre en poussant un cri.)
DOSA ANA
Qu’as-tu?
(Entre la statue du commandeur. — Dona Ana jette un cri , et tombe évanouie.)
LE COMMANDEUR, à doit JuüH.
Je suis venu à ton appel.
don juan, soutenant doua Ana.
Dona Ana — Grand Dieu !