‹ Poëmes dramatiques d'Alexandre PouchkineChapitre 52 sur 53 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

(Le mausolée du commandeur.)

don juan seul , en habit de moine.

Tout va pour le mieux. Ayant tué, sans le vouloir, ce pauvre don Carlos, je suis venu me cacher ici sous le froc d’un humble cénobite, et je vois chaque jour la charmante veuve. 11 me semble qu’elle m’a remarqué. Jusqu’à présent, nous n’avons pas osé nous aborder; mais aujourd’hui je veux entamer la négociation. Il en est temps. Par où vais-je commencer? Oserai-je.... Non.... Senora.... Bah! je dirai sans tant d’apprêts ce qui me passera par la tête, en véritable improvisateur du chant d’amour. Il est temps qu’elle arrive; et je pense que le commandeur s’ennuie à l’attendre. Sous quelle

forme de géant il est représenté ! Quelles épaules! Un vrai Hercule ! Et pourtant le défunt, il était petit et malingre. Ici, même en se dressant sur la pointe des pieds, il auraiteu grand’peine à toucher le bout de son nez. Quand nous nous rencontrâmes derrière l’Escorial, il se heurta sur mon épée, et trépassa comme un papillon fiché dans une épingle. Mais il était hardi et fier; il avait l’âme hautaine.... Ah! la voilà!

DONA ANA

(4 part.) Il est encore ici. (Haut.) Mon père, je crains de vous avoir troublé dans vos méditations. Exeusez-moi.

C’est moi qui dois vous prier, senora, de me pardonner. J’empêche peut-être votre tristesse de s’épancher en liberté.

DO$A ANA

Non , mon père ; toute ma tristesse est en moi. Mon humble prière peut s’élever au ciel en votre présence. Je vous demanderai même d’y joindre les vôtres.

L’INVITÉ DE PIERRE

DON JUAN

Moi, què je prie avec vous, dofia Ana! Je ne suis pas digne d’un pareil sort. Je n’oserais jamais répéter de mes lèvres impures votre sainte prière. Il me suffit de vous regarder de loin, avec recueillement, lorsque, après vous être lentement penchée, vous répandez sur le marbre pâle les noires boucles de vos cheveux. Il me semble alors que cette tombe est secrètement visitée par un ange, et je ne trouve plus de prière dans mon cœur troublé.

J’admire en silence, et je pense tout bas :

Heureux celui dont le froid sépulcre est réchauffé par son souffle angélique et arrosé par les chastes pleurs de son amour!

dona ana.

Quelles paroles étranges !

« DON JUAN

Senora !

DON A ANA

A moi?... vous oubliez....

DON JUAN

Quoi ? que je suis un indigne reclus ? que ma voix pécheresse ne doit pas oser retentir ici?

POftMES DRAMATIQUES.

DONA AN A

Il m’a semblé.... j’ai cru comprendre....

DON JUAN

Ah ! je le vois, vous avez tout deviné.

DONA ANA

Qu’ai-je deviné?

DON JUAN

Que je ne suis pas un moine c’est à vos

pieds que j’implore mon pardon.

DONA ANA

Grands dieux ! levez-vous. Qui êtes-vous donc ?

Un infortuné — la victime d’une passion sans espoir.

DONA ANA

Ciel! ici!... devant cette tombe!... Éloignez-vous.

DON JUAN

Un instant, doua Ana, un seul instant.

DONA ANA

Si quelqu’un entrait?...

DON JUAN

La grille est fermée. Un seul instant.

L’INVITÉ DE PIERRE. 261

DO NA AN A

Eh bien, quoi ? Que voulez-vous?

DON JO AN

La mort.... que je meure sur-le-champ à vos pieds ! Qu’on enterre ici même mon inutile dépouille. Non, pas ici, pas près de la dépouille qui vous est chère; mais là, plus loin, près de la porte, au seuil même, pour que vous puissiez quelquefois toucher ma pierre de votre pied léger, ou la frôler du pan de votre robe, lorsque vous reviendrez incliner encore votre front et pleurer sur cette tombe orgueilleuse.

DON A AN A

Vous êtes insensé !

DON JUAN

Est-ce être insensé, dona Ana, que de désirer la mort ? Si j’étais insensé, je voudrais garder l’espoir de toucher votre cœur par un amour sans bornes; si j’étais insensé, je passerais les nuits sous votre balcon, troublant votre sommeil par des sérénades ; je ne me serais pas caché ; je me serais efforcé d’être en tout lieu remarqué de vous.. Si j’étais insensé,

je ne me serais pas résigné à taire ma souffrance

doSa ana.

C’est ainsi que vous la taisez?

DON JUAN

L’occasion, dona Ana, la seule occasion m’a entraîné. Sans elle vous n’anriez jamais appris mon triste secret.

DONA ANA

Il y a longtemps que vous m’aimez?

DON JUAN

Je ne le sais pas moi-même. Mais je sais que je n’attache de prix à cette vie fugitive que depuis l’instant où je vous ai vue, où j’ai compris ce que peut signifier le mot de bonheur.

doSa ana.

Retirez-vous. Vous êtes un honime dangereux.

DON JUAN

Dangereux ! Et comment ?

DOS'A ANA

Je crains de vous entendre.

DON JUAN

Je me tairai. Seulement ne chassez pas ce-

L’INVITÉ DE PIERRE

lui qui n’a d’autre joie que votre vue. Je ne nourris pas d’espérance folle ; je n’ose pré* tendre à rien. Mais il faut que je vous voie si je suis condamné à vivre.

DOS A ANA

Allez, ce n’est pas ici la place à de pareils transports. Venez chez moi demain. Si vous jurez de me conserver le même respect que vous m’avez témoigné aujourd’hui, je vous recevrai.... vers le soir.... Je ne vois personne depuis que je suis veuve.

DON JUAN

Vous êtes un ange, doua Ana ; que le ciel vous console comme vous venez de consoler un infortuné !

doSa ana.

Éloignez-vous.

DON JUAN

Un seul instant encore —

DONA ANA

Non, c’est moi qui dois m’éloigner. La prière ne viendrait plus à mes lèvres. Vous m’avez distraite par vos paroles mondaines.

264 POfiMES DRAMATIQUES.

Il y a longtemps que mes oreilles en sont déshabituées. Je vous recevrai....

DON JUAN

Je n’ose encore croire à mon bonheur. Quoi !

je vous verrai demain! pas ici, pas en cachette !

doSa ana.

Oui, demain. Quel est ■ votre nom ?

DON JUAN

Diego de Câlvido.

DON A ANA

Adieu, don Diego. (Elle sort.)

Leporello ! (Entre Leporello .)

LEPORELLO

Que voulez-vous ?

DON JUAN

Cher Leporello ! Oh ! mon Leporello ! je suis heureux !... Demain, vers le soir....

Mon Leporello, demain.... prépare.... Je suis heureux comme un enfant.

LEPORELLO

Vous avez parlé à doua Ana. Vous a-t-elle

L’INVITÉ DE PIERRE

dit quelque parole aimable? ou lui avez-vous donné votre bénédiction?

DON JUAN

Non, Leporello, non. Un rendez-vous....

Elle m’a fixé un rendez-vous.

LEPORELLO

En vérité! O veuves, vous êtes toutes ainsi.

DON JUAN

Je suis heureux, je suis prêt à chanter ; je voudrais embrasser tout le monde.

LEPORELLO

Et le commandeur! que dira-t-il de tout cela?

DON JUAN

Tu crois qu’il fera le jaloux? Ma foi, non.

Ç’a été toujours un homne raisonnable, et qui s’est calmé certainement depuis qu'il est mort.

LEPORELLO

Je ne sais. Regardez un peu 3a statue.

DON JUAN

Eh bien?

LEPORELLO

Il me semble qu’elle vous regarde avec colère.

DON JUAN

Ah! vraiment! Eh bien, Leporello, prie-la de me faire l’honneur de venir demain chez moi.... non, chez dofia Ana.

LEPORELLO

Inviter une statue en visite ! Pourquoi faire?

DON JUAN

Pas, probablement, pour faire la causette avec elle. Prie la statue de venir demain, un peu tard dans la soirée, et de se placer en sentinelle devant la porte de la chambre de sa femme.

LEPOKELLO.

Quel temps prenez-vous pour plaisanter, et avec qui ?

DON- JUAN

Va donc.

LEPORELLO

Mais....

DON JUAN

Va, te dis-je.

LEPORELLO

Illustre et magnifique statue, mon seigneur don .luan vous requiert humblement de lui

L’INVITÉ DE PIERRE. 267

faire la grâce.... Devant Dieu, je ne puis, j’ai peur.

DON JUAN

Lâche ! je vais te....

LEPORELLO

Attendez. — Mon seigneur don Juan vous prie de venir demain, un peu tard, dans la maison de votre épouse, et de vous placer en faction à la porte. (La statue fait un signe d'assentiment.) Aïe !...

DON JUAN. -

Qu’est-ce ?

LEPORELLO

Aïe ! aïe ! je suis mort. "

DON JUAN

Que t’est-il arrivé ?

leporello, hochant la tête.

La statue — Aïe !

DON JUAN

Tu salues?

LEPORELLO

Non, pas moi, elle.

DON JUAN

Quelle sornette débites-tu ?

POftMES DRAMATIQUES.

LEPORELLO

Allez vous-même.

DON JUAN

Eh bien ! regarde, coquin ! (A la statue.) Moi je te prie, commandeur, de venir chez ta veuve, où je serai demain, et de te placer devant sa porte en sentinelle. Viendras-tu ? (La statue fait le même signe.) Dieu !

LEPORELLO

Que vous avais-je dit?

DON JUAN

Sortons. ( Ils sortent.)

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