LE MUR
De tout souvenir, cette humanité s'était abritée sous des tentes, comme sous un vêtement extérieur. Ils avaient peur de l'infini qui les entourait, et voulaient se cacher à ses yeux. Leurs primes demeures furent de toile fragile que le sable du désert, venu du fond de l'horizon, effleurait inlassablement. Les pasteurs de l'origine avaient planté dans le sol le bâton recourbé dont, dans la marche, ils dirigeaient les troupeaux, leurs manteaux posés sur cette charpente naïve, et retombant de chaque côté furent les murs derrière lesquels ils abritèrent le mystère de leur vie, le vent qui pénétrait par les fentes obUques faisait flamber le foyer au centre sur deux pierres noires. Autour, la famille s'accroupit et se créa.
Quand ils eurent trouvé l'abri, ils regrettèrent, humains déjà, la vue des feuilles et des nuages, et des animaux que, jadis, vivant avec eux, ils
voyaient se hâler vers les montagnes ou dans la plaine variée. Pour se distraire, ils décorèrent l'intérieur de leur habitacle avec des branches vertes disposées. Les plumes des oiseaux et les peaux des bêles s'étendirent sur les parois. Lorsque plus tard, l'art naquit, par les peintres fut imité le mensonge des objets. La tapisserie la plus somptueuse évoque le souvenir affaibli, effacé dans le mur, des branches d'arbres qui jonchèrent, aux époques indéterminées, l'intérieur des demeures humaines, pour perpétuer aux yeux, portes closes, le paysage d'au-delà. Et le même symbole se réalisait dans les monuments plus hautains que la science des temps évolus faisait construire.
L'homme s'était multiplié. Des rencontres de génie avaient présenté aux regards des sages les idées futures. L'âme de l'humanité avait grandi avec les demeures de l'humanité. D'un versant du globe à l'autre, les pensées et les sensations volaient sur des ailes de feu. Une cité démesurée était née des cités éparses. Il n'y avait plus de campagnes, et les monts avaient penché leur orgueil. Mais une ville universelle, franchissant les torrents et les déserts, sema lentement sur la planète ses colonnes et ses palais.
Les murs de ces palais dominaient la ville, et luisaient dans le dehors grandiose, comme un sommeil silencieux. Ils suivaient, au ciel immuable, des lignes horizontales, que des nuages du même
blanc léger continuaient au passage, en des volutes lentement métamorphosées. Des hommes assis aux terrasses, d'après la forme de ces volutes, disaient l'avenir . Il y avait des prêtresses aux carrefours, avec en leur main des baguettes d'épine et des bijoux tortueux au col, et qui psalmodiaient quand passait quelqu'un. Leur tache noire était pittoresque au bas des murs. Des fontaines coulaient entre deux parois, et l'on voyait une autre allée souterraine, avec des cimes que le reflet dans l'eau faisait trembler, et ces blancheurs qui vues de loin donnaient à la cité grandiose l'aspect d'un gigantesque champ de bataille où des armées de dieux morts auraient laissé leurs ossements d'ivoire, étaient, à l'intérieur revêtues de peintures aux nuances les plus neuves. Au-delà du violet et au-delà du rouge, la gamme des couleurs se jouait. C'était vraiment sur le bord de leurs demeures, comme un double de leur vie réelle, moins profond, plus vain, qu'ils aimèrent pour son silence et sa durée.
Ceux qui des anciens âges gardaient l'enfance qui, au cœur de certains même en leur vieillesse no meurt jamais, vécurent presque désormais de la vie muette des images qui n'ont jamais respiré. On vit . des adolescents épris d'une muse peinte, et des poètes célébrer avec mesure, sur des cordes neuves, des chimères dont le nom, pas même l'image, aux fronts des sanctuaires était tracé. Qui dira où finit la mort comme où commence la vie ? — Si celui qui
fait toutes choses créa des êtres ayant conscience, ou, du moins, croyant avoir, aux créations plus imparfaites de rhomme, une conscience fugitive comme un trait de couleur ou l'écho d'un son swait-elle refusée ? la vie n'est-elle pas semblable à la liqueur de j.ubis que chacun porte dans ses deux mains creusées en coupe, et dont il suffit que nous laissions couler une goutte sur le sol pour faire surgir une fleur de vie ? la figure malhabile que nous dessinons sur le papier revêt une personnalité. C'est une âme d'autant plus ténue que la forme est plus imparfaite, et dont les sensations sont rares. Mais un tableau de maître respire déjà. Telle image de sainte, les mains levées, pense au paradis perdu. Elle n'a qu'un seul geste, sa pensée, éternel et simple; c'est une existence sans profondeur mais douée d'un charme profond. N'avons-nous pas durant des heures, pendant les nuits estompées à peine par la veilleuse, les yeux fixes, contemplé les fleurs banales des tapisseries, où le démon des images nous faisait voir des formes fantastiques et vraissemblables, qui paraissaient surgir du mur.^ et les monstres de pierre qui sortent en saillie des tours en ogives, comme des rires du monument, pensezvous qu'ils n'aient pas une âme, à force d'être contemplés, au détour des rues, par la foule qui lève la têlc, semaines et fêtes, vers le clocher ? mais ils n'ont de pensée que la pluie, le soleil, le vent, et de visions, que celles d'oiseaux passant devant eux,
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dans l'espace, en cris aigus. Toute parole prononcée et toute ligne tracée ont une âme qui les suit, comme les ombres peureuses suivaient la baguette d'or au bord de l'Erèbe noir. La vie est partout, chacun sème dans l'espace formes et sons. Et celui qui est devenu fou pour avoir trop rêvé son œuvre, c'est que son âme l'a abandonné pour aller animer l'œuvre qu'il créa. Une maîtresse infidèle, vaniteuse du beau château que le roi pour elle fit élever, abandonne celui qui l'aime pour s'enfermer dans les portes d'or.
Rien ne meurt. L'infini circule à travers les choses finies. Et ce peuple avait eu le sens divin de multiplier autour de soi les formes de l'existence. On voyait, dans ses demeures, à côté des peintures où s'enlèvent en couleurs puissantes les guerriers aux chevaux d'armures, les fresques légères qui ressemblent à des vierges en tunique transparente. Des étendues d'or éteint couvraient l'espace entre deux portes aux colonnes de porphyre, sur l'or mat interrompu de têtes pâles, des mains portaient des théorbes. Les danseuses, le long des salles, déroulaient leurs théories. Dans les temples, nus et divins, les objets du culte étaient représentés sur les murs. La seule chose réelle était, au milieu du sanctuaire, sur une table d'ébène lourd, une coupe d'un métal inconnu.
Ces temples étaient nombreux, et des colonnes de marbre les bordaient, ayant autour d'elles, à hau-
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teiir humaine, dos litres d'étofTc sombre où les symboles de rimmortalilé se dessinaient en lignes d'argent. Entre les colonnes passait du peuple le mouvement silencieux. Les bouches prononçaient des mois magiques. Au fond du temple était un mur, du sol aux voûtes et d'une aile à l'autre. Il se dressait là-bas, pareil à quelque grande page vide.
La religion de ce peuple était semblable à ce mur. Ils n'osaient pas y tracer la figure d'un dieu limité. Les peintres qui évoquèrent, d'un pinceau pieux, au fond des chœurs à chaires ouvragées, l'image de l'adoré s'étaient trompés tant de fois ! leurs idoles enluminées avaient duré peu. Tous les mille ans, quelqu'un venait, et de sa main trempée aux ruisseaux errants, effaçait Tlmage sur le mur. Mais le même voyageur, à la même place, instaurait la face d'un autre dieu.
Beaucoup de ces temples étaient au bord de la mer, et cependant entourés de jardins aux haies vives 011 les mystères devaient s'accomplir. On entendait par les soirs agités de feuilles et les nuits merveilleuses d'insomnie, des soupirs et des sanglots. Au fond des allées passaient des prêtresses porteuses de lampes. Des serviteurs, en grande hâte allaient chercher les harpes et flûtes creusées dans le docile bois noir. Le vent portait jusqu'à la mer comme un hommage léger, l'odeur delà myrrhe. La mer était là-bas, souffle large, la mer monotone sur laquelle les nuages bas élèvent de vains monuments.
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A l'opposé de la mer, la ville s'étendait. Elle alla vers la grande ligne courbe, elle gravit les montagnes, lem- mettant aux flancs des grappes d'humanité. Une foule gesticulait dans les rues, on voyait des bras se lever et l'on entendait peu de cris. Des fenêtres s'ouvraient sur l'air souple. Le silence de cette ville surhumaine faisait une clameur dans l'infini et les oiseaux errants tombaient morts d'épouvante, quand leurs ailes venaient frôler des portes de fer à lourds heurtoirs. La campagne où leur vol libre, parmi le murmure des feuilles se jouait, disparaissait tous les jours. La terre, cet être vivant, se sentait dévorer de proche en proche par une lèpre de marbre. Et les demeures isolées étaient des jalons posés le long de la route vers l'horizon ; ainsi les premières maisons, dans la campagne, aux approches de nos villes, viennent éparses à la rencontre du voyageur, pour lui faire bon accueil, avant la foule des toits serrés.
Ils arrivèrent au bout du monde, au delà duquel nulle terre avant la chute dans le vide. Et le ciel apparut en haut et en bas. La vie et Thumanité avaient atteint leur dernière borne. Guidés par la folie humaine qui est de s'enfermer sans cesse et de chercher puérilement sur la toile de la tente étroite, le reflet de l'immensité, au lieu de tendre les bras au large vers cette même immensité, ils eurent la pensée vaine de bâtir au bord de l'abîme l'enceinte suprême, où quelque enfant divin pourrait
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par quelque promenade oisive, tracer maladroilement son nom avec un charbon consumé. Ce mur devait résumer l'efTort. 11 fut pareil à cette cloison obscure que les hommes des temp^ passés rêvaient à Thorizon de l'espace, quand ils ne savaient pas encore que l'espace est infini. On apporta des blocs de pierre et de fer. Une volonté puissante souleva les lourds fardeaux. Aux temps antiques se manifestait en des paroles musicales, l'énergie des magiciens. Un seul geste fait tout mouvoir. Sous le soleil et sous la pluie frissonnante, des esclaves courbèrent leur dos lassé. Des générations disparurent, épuisées comme des tribus d'hébreux. Et cette enceinte rappela avec harmonie les monuments de la vieille égypte. L'humanité sortie du berceau, par une divination, avait placé les pyramides au centre du monde connu. Maintenant, au crépuscule, un mur immense suivait la courbure de l'horizon, éloigné du cœur selon le rite des ondulations que fait une pierre lancée dans l'eau.
Le soleil se levait derrière le mur et tout le jour, son œil triste errait sur la ville successivement. Au soir, il se penchait vers la mer, où son globe rouge se déformait, flambeau qu'une main laisse fuir et qui s'écrase sur le sol. Les pignons aigus des demeures gardaient encore à leur sommet une dorure de clarté. Au dessous, par les rues inextricables, la foule se mouvait déjà dans le noir. A cette heure tragique d'avant la nuit, la ville tout
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entière se silhouetta en lignes d'éièbe sur la blancheur posthume du mur. Alors ceux qui de leurs mains et de leurs poitrines haletantes avaient soulevé les blocs de marbre et les avaient rangés vers le firmament, se rassemblèrent au bord de la ville et commencèrent à gémir. Leurs mains convulsives voilèrent leurs yeux. Le regret, ce dieu terne naquit en leurs cœurs. En face de l'œuvre hautaine, ils venaient de se rappeler le petit mur de pierres sèches, qu'une chèvre de galilée pouvait franchir, et qui, revêtu de vigne et de lierre, fermait jadis le domaine de leur bonheur puéril.
Sur la plus haute plateforme se trouvait une chapelle consacrée à Erostrate. Les prêtres qui se succédaient comme à tous les âges devant le feu, lampe d'église catholique ou flambeau latin de^ vestales, reçurent des mains de la foule, errante aux genoux usés, des prières, de l'encens, de Tor. L'unique fenêtre en ogive, aux parois lisses du temple, était un œil rouge ouvert. Des hommes passèrent les jours, étendus sur les plates -formes, en des attitudes variées disant la même inquiétude. Ils avaient pris des manteaux, et les femmes à l'aurore, n'oubliaient pas, devant un miroir, les soins puérils. Jusqu'au jour où l'une d'elles crut distinguei:, comme venue de l'espace, une ombre légère sur son miroir. Quel dieu farouche et vagabond, de sa bouche respirante, l'avait terni? Les prêtres ravivèrent sous les myrrhes les charbons ardents. Quand
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tomba le manteau crépusculaire, tout le peuple se leva, d'un dernier eflbrt un peu lassé. Mais soudain, à des profondeurs incalculables, comme une autre grande pago blanche, dins les nuées, un mur irréel se dressa.
Vains fureni les cris mesurés des prêtres, vaines les supplications de la foule émerveillée. Après la vision plus rien n'arriva. A peine si, sur l'écran vide passèrent, insoupçonnées, les fumées grises des coupes de parfum et des bûchers. L'énigme blafarde dura jusqu'au jour. Vers l'aube, elle s'efTaça, et le peuple, lentement, le cœur désormais seul pour toujours, s'achemina vers la ville. La tristesse humaine respira.- Le mystère, une fois de plus, avait gardé fidèlement la parole donnée autrefois, et le dieu futur restait futur. Car l'on ne pouvait accueillir, si ce n'est avec des sourires, au milieu du doute universel, le conte d'un adolescent perdu dans la foule, et troublé par le souvenir des belles légendes dont on berçait, au lieu d'histoires grossières, le sommeil léger des enfants. Il disait avoir aperçu, l'espace d'une note musicale, sur le mur, une forme de femme immobile dans un voile aux plis nombreux, et qui portait sur son voile, au front, le sceau bien connu de l'éternité.