RÊVE
J'ai passé mes jours dans les allées ombreuses d'une vaste promenade plantée d'arbres, où le soir les réverbères versaient une lumière tranquille.
Et tout autour se dressaient de hautes maisons, à l'apparence désolée, pareilles à celles que l'on voit dans les villes de province, ou des milliers de vies s'écoulent, tantôt vulgaires et pleines de la matérialité de l'existence, tantôt tristes, irréelles et assombries par une inquiète mélancolie.
Et sous les grands arbres à travers lesquels Je soleil passait, traçant sur le sol des dessins lumineux et fuyants, je voyais s'avancer des groupes de femmes, toutes ressemblant à quelque chose de rêvé jadis, et qui jetaient sur moi d'étranges regards. Elles s'étonnaient de me voir ainsi, immobile, sans souci delà fuite rapide des jours et des feuilles qui tourbillonnaient dans l'air et venaient s'abattre à mes pieds.
Et à voir passer ces femmes, de bizarres pensées me venaient et des visions éperdues. Celles de
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tous les temps m'apparurent, la reine de Scheba, Cléopâtre, Sapho et Lilith, la première femme, celle du péché, m'apparut à la fenêtre d'un manoir antique, plein de la tristesse des temps passés.
Pourtant je ne pouvais m'empêcher de songer à la petite bouquetière que j'avais vue autrefois, je ne sais où, avec des yeux bleus et de petites veines bleues sur les tempes, et dont le rire me mordait au cœur.
Mais quand les temps furent venus, voilà que les apparitions disparurent, et j'entendis une musique lointaine qui me remua profondément, et je crus entendre la musique de Weber.
Et voici que j'eus la sensation confuse que toutes ces choses s'étaient passées depuis longtemps, que beaucoup de chères vies s'étaient éteintes et qu'il n'y aurait plus que le silence et la désolation, là où tant d'hommes avaient vécu.
Et cependant des années s'écoulèrent lentement, l'herbe crut autour de moi. Bientôt elle s'éleva plus haut que le tronc des vieux arbres, plus haut que les hautes vieilles maisons aux vitres desquelles restait encore le reflet des fêtes lointaines où j'avais dansé autrefois.
Et ce ne fut plus qu'une vaste forêt, pleine de murmures, de vols d'insectes et de soleil. Mais je restai immobile, n'osant pas m'aventurer à travers les allées ombreuses, et craignant, si le vent agitait les branches, de sentir s'effeuiller sur ma tête des brassées de souvenirs.