‹ Poèmes en proseChapitre 32 sur 45 · SYMBOLISME LATIN · texte numérisé non relu

SYMBOLISME LATIN

pour Edtjnrd Poe,

Il no faut pas avoir lu beaucoup do livres occuUos pour savoir que le mystère est purement nominal. Sous les formes diverses, est caché le mémo sens ténébreux, et depuis l'Egypte, mère des ombres jusqu'aux sectes d'initiés actuelles, dans tous les temples les mêmes triangles lumineux se sont dessinés au plafond. Le langage des livres et celui dos lèvres n'est qu'une théorie souple d'images usées. Toutes les formes sont des symboles et les symboles d'autres symboles. Nous ne vivons que par métaphores, les yeux fixés au mur de la caverne, où gesticulent les ombres des réalités passant au dehors. On ne peut obtenir qu'une formule plus nette d'un inconnu toujours inconnu. Ce qui fait la valeur dos signes, c'est leur variable simplicité. Les plus simples sont dans la langue, comme on magie, les plus

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redoutables, élant plus près de l'unité. Et dans la noblesse de la pensée, comme dans celle du moyena;^'e, les blasons les plus illustres sont ceux au dessin le plus sobre. Car tout ce qui s'éloigne d'une origine se complique et se déprave, étant moins pur.

Il ne (iuil pas regarder les pliilosopliies et les religions comme l'ensemble de croyances dont un signe fut le résumé ; elles ne font au contraire que développer un signe ou un mot. La formule est à l'origine et non pas à la suite de. Après Pytbagorc s'est vérifiée la loi du nombre posée par lui. Le nombre ou le mot sont l'essence la plus intime que nous puissions atteindre jamais. Toute religion repose sur un verbe, exprimé ou tu. Et le verbe sous la ligure est représenté. — La trinité et le triangle sont équivalents. A tout le moins, puisque les conceptions humaines, malgré notre folie d'absolu, ne sont que l'extériorisation des formes du cerveau humain, la représentation d'un dieu triple, et le symbole triangulaire expriment la même loi, et sont nés dans le même pli obscur de substance grise. Toutes les religions ont pour base de leur autel une figure géométrique. Les égyptiens ont dressé la figure du triangle, la pyramide représente l'union du nombre ternaire et du carré. Elle a quatre faces limitées chacune par trois lignes. Trois d'entre elles regardent le ciel. La quatrième est la face obscure tournée vers le sqI et l'humanité. D'autres religions

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se sont enfermées dans le serpent éternel, le cercle, forme de Thorizon, forme informe, aple à les recevoir toutes. Les mages ont placé au seuil de leur demeure l'étoile à cinq branches, le pentagramme, qui est Thomme, et le triangle double, et bien d'autres choses si l'on veut. — La lettre par où commence le nom de Zeus dessine la foudre. Les chrétiens ont divinisé la sécante à angle droit.

Si l'on veut pousser à bout, en l'exaspérant, ce paradoxe qui n'est comme ils le sont tous, que l'énoncé d'une vérité obscure, on dira qu'il y a un sens caché non seulement dans les mots, mais dans la forme des mots. Les verbes comme les images ont un sens ésotérique. Le génie merveilleux d'Edgard Poe a vu cette vérité. — Nul mieux que lui n'aurait su développer celte idée que nous avons abordée, et tout en exagérant la rigueur méthodique de cet exposé, lui donner en même temps un aspect discursif et ondoyant. C'est le roi dont la riche imagination, mieux que celle de Quincey, aurait évoqué les scènes somptueuses et les visions éclatantes de l'opium, au seul appel du mot sonore : consul romanus. Puisqu'il est parti au pays des songes, dans son paradis, quel qu'il soit, et qu'il a créé, il convient du moins que ces notes lui soient soumises. Un pauvre moine enlumineur, avant de se courber sur l'in-folio, adresse une prière fervente au Doctor Angelicus.

Supposons qu'un philosophe curieux , de ceux qui

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cherchent dans toutes choses l'homunculus et le résumé, ait imaginé de trouver un mot qui satis-, fasse complètement son amour de la symétrie, un mot de forme et de sens complexe pouvant prêter à d'amusantes variations. Il s'agit enfin d'un vocable propre à illustrer les théories vagues émises déjà. — Comme Edgard Poe dans le corbeau, lorsqu'il inventa son Never More, on fera que ce mot possède toutes les vertus qu'il faut. Comme il s'agit de spéculations sur le symbole, la langue qui s'impose est la latine, si nerveuse, sobre et condensée. Il convient d'ailleurs qu'il en soit ainsi, car quelle excuse honnête auraient ces fantaisies discursives, si nous ne parlions pas latin ?

Toute formule aisée à retenir doit être brève. Il faut ici un résumé, un exemple facile à citer du symbolisme des mots. Nous ne pouvons songer par suite, à quelque Abracadabra. Deux ou trois lettres nous suffiront. On les gravera plus aisément au fronton du temple mystérieux. Comme il s'agit de choses occultes, nous serons amenés à choisir le nombre trois, le plus parfait de tous. Si l'on veut bien se rappeler ce qui fut dit au débuta propos de géométrie, on ne sera pas étonné que nous demandions que les lignes de ce vocable soient l'essence des lignes connues. — Comme elles sont au nombre de trois, la droite, la brisée, la courbe, si nous voulons les retrouver, le mot va, semble-t-il, sortir de l'ombre, comme une planète inconnue

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vient des profondeurs à l'appel d'un calculateur. Il ne saurait être nul autre sinon le mot latin, VIS, la force, le plus significatif de tous.

La géométrie étant le principe d'après lequel toutes les forces se développent, comme on peut s'en rendre compte en regardant les images des physiques élémentaires, il est naturel de penser que le mot désignant la force revêtira, lui aussi, une forme géométrique. La goutte d'eau abandonnée à ellemême prend la forme d'une sphère. La neige qui tombe se cristallise en dessins d'une admirable régularité. La ligne est partout.

Et le nombre. Nous avons choisi le nombre trois comme étant le plus parfait. Mais non seulement cela, mais encore, nous pouvons former de ces trois signes tous les autres qu'il nous plaira. La deuxième lettre est celle qui pour les latins représentait l'unité. — La première est le nombre cinq. Deux V réunis par l'extrémité nous donneront le nombre dix. La dernière lettre du mot ne nous offre, il faut le dire, aucune satisfaisante interprétation. Elle est trop ondoyante pour désigner un quelconque nombre rigoureux. Mais ne faut-il pas que dans toute théorie, si précise qu'elle soit, il y ait une part d'indéterminé ? A côté des nombres limités, n'existe-t-il pas un illimité ? La série des nombres est infinie. Elle peut toujours aller au delà. 11 serait fâcheux que ce mot, résumé de la théorie, fût clos de façon trop nette. L'S, avec sa forme imprécise, laisse

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supposer l'infini que les nombres n'épuisent pas. liOné soit le dieu de Pylhagore qui nous a fourni, dans notre embarras, celte légitime explication. C'est ainsi ([ue le sage, dit EpicltMe, sait tirer parti de tout.

Ce n'est pas assez que la forme du vocable satisfasse le désir de logique naturel. Quel est le sens de ce mot. Si nous acceptons l'idée que se font du monde les pbilosoplies modernes, la matière disparaît, il n'y a sous les apparences que des forces en activité. Tout mouvement, a dit l'un d'eux, révèle une force qui s'exprime ; toute forme, une force qui s'est exprimée. Des lors, le terme que nous avons eu la bonne fortune de clioisir, peut paraître le résumé de toutes les théories sur l'univers. Au point de vue de la forme comme au point de vue du sens, ce vocable bienveillant ne nous laisse rien à désirer.

II serait dès lors malheureux qu'il ne nous présentât point un résumé de philosophie, mais rassurons-nous, la philosophie se compose de l'étude des trois facultés, la Volonté, l'Intelligence et la Sensibilité, — Hennissons les initiales, et nous retrouverons notre mot. L'intelligence est placée entre les deux autres facultés, qui lui ser>ent d'intermédiaire, l'un actif, l'autre passif, avec le monde extérieur. El chacune des trois s'exprime par un geste approprié.

L'intelligence qui perçoit, et va droit au but, c'est la ligne droite. C'est la flèche. C'est la baguette

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magique ouvrant les trésors de la pensée. C'est la parallèle éternelle à la marche des réalités. C'est le thyrse autour duquel s'enrouleront les volutes de la sensibilité, pour former l'image du caducée, anagramme entieV d'Isis — mais la volonté.

Une forme plus puissante était nécessaire. Et quelle plus expressive que celle du Y, le coin qui pénètre et écarte, et dont l'action est illimitée, puisque les deux branches vont à l'infini. Comme la volonté accrue est, en somme, toute la magie, il est juste que le triangle et le pentagramme soient des composés du V. Vol de colombes, génération, toutes les choses qui vont au loin se trouvent imagées là.

L'S recourbé fuyant et pervers, comme ondulé par un spasme, dit la sensibilité. Sous cette apparence fut dévoilé, aux regards du premier homme, l'antique serpent, les deux moitiés du cercle tournées chacune d'un autre côté, disent bien l'impuissance à satisfaire le désir éternel, elles ne se rencontreront pas.

Dans quel ordre nous est présentée la synthèse des trois signes ? la volonté vient la première, de par le sens du vocable. La puissance, c'est la volonté. L'intelligence est au second plan, les intellectuels ne sont pas des hommes d'action. Quant à la pauvre sensibilité, on comprend qu'elle ne suive que de loin, timidement. — Quelle fée viendra punir ses deux sœurs méchantes., et lui mettra la pantoufle en verre pour aller épouser le fils du roi ')

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On peut démontrer la vérité de ce qui vient d'être dit, en faisant la preuve à rebours. Changeons Tordre des trois signes. Donnons le pas à l'intelligence sur sa sœur la Volonté. Nous aurons une idée moins farouche où la sagesse dominera. Dans cette disposition nouvelle, on obtient le mot latin « 1\ S n le droit. Qu'est-ce autre chose que la justice, sinon l'intelligence maîtresse de l'aveugle volonté.

Observons d'ailleurs que dans les deux cas, la sensibilité est sacrifiée avec une louable émulation, La justice comme la force porte un glaive dans sa main.

Que de choses on peut trouver dans un mot et comme il est vrai de dire que tout est dans tout. On pourrait à l'infini prolonger ces comparaisons. L'univers est comme une étoffe somptueuse — dès qu'on la saisit par le bord, elle se déploie en entier. 11 y a une logique immanente et les choses comme les mots sont les captifs de sa chaîne d'or. Le principe nous échappe, mais si nous croyons, avec les métaphysiques antiques, que la cause de la vie est la chaleur qui produit la force et le mouvement, nous pouvons, avant de clore cet exposé fantaisiste, retrouver dans le mot pris pour symbole la preuve de ce sens nouveau — le premier signe est le vase où l'on dépose les charbons ardents, l'autre est la flamme qui monte, le dernier, la fumée qui serpente autour. Le symbole du feu rapproche, dans l'unité future, tous les symboles, comme son image, le feu terrestre, fond ensemble les métaux rares.

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