L'OMBRE
Los musiciens, dorrièro les porles, IVolltnTnl les cordes d'axonge et le concert commença.
Ce fut une harmonie presque invisible, que les tentures lourdes, au passage, semblaient écouter ; et sur de lents violons, les causeurs modulèrent leurs paroles, couchés aux divans souples.
La flamme ovale des candélabres, parmi les glaces, rappelait de lointains paysages bleus.
Une joueuse de flûte, Stella.
Elle était assise dans la chambre, courtisane délicate, aux fines ailes noires sur le fronl.
Le poète portait en ses yeux l'exil ; le métaphysicien aux paupières pesantes, en des gestes, évoquait ses mains ; et l'autre était de ceux qui vont, le soir, par les rues ou les portes de la ville, vers le violet du couchant, et s'arrêtent, les sens aigus, devant toute chose, comme devant un tableau.
Pour tous les trois, et pour elle, la chimère d'or,
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objol tl'arl IVa'^nlo, sur le jouiio sein, aux heures solennelles de renfance, par un dieu inconnu fut mise au cou.
Klle s'éveille, un jour tardif, de son sommeil de mêlai, en entendant battre le C(rur.
Le poète tout à l'heure, les portes de velours soulevées, avait accueilli Stella, quand son rire s'était ap|)roché, et sans que frissonnât l'ironie sur les lèvres des autres causeurs, en sa langue l'avait saluée ; l'ame légère de Stella, montant, étonnée, jusqu'à sa bouche, les avait rendus heureux.
On ferma la fenêtre sur le bleu profond.
Puis les divans s'accoudèrent, les portes furent exilées, et le dernier, l'air songeur, vers les autres, parla ainsi.
(( Si je n'avais peur d'un 'jeu ridicule, je m'attristerais avec vous sur l'absence des squelettes d'ivoire aux mains des rois du festin — vous ne pourrez, comme il sied, entre effeuilleurs de pensées violettes, jouer distraitement avec la mort. Mais puisfjruela vie souriante naît sur les lèvres de Stella, évoquons le cadre lugubre où cette fleur rose sera dans le noir.
La danse macabre des murs à fresques n'égale pas celle qui danse dans nos cerveaux. Nous nous pencherons sur nos âmes, comme sur des puits au regard triste, et chacun de nous racontera le paysage qu'il aura vu.
Voici Yonir les jeunes fdles des paraboles, portant (les urnes dans leurs mains.
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Un roi de Tristesse orientale, debout sur le seuil de son palais, fait un geste las, auquel les gardes ont obéi — les prisonniers sont rangés à genoux, la tête et la face vers le ciel — leurs doigts grotesques s'agitent, car les bourreaux sont venus, et de leurs phalanges assouplies, pour la fantaisie du roi, ils ont soulevé les paupières des souffrants. — Les paupières ont été soulevées, pour ne plus palpiter d'aucun cher émoi, — et les yeux, par jeu, lentement, ont été, dans les orbites, retournés. — Maintenant, ce ([ue l'on voit, c'est dans une face pâle, deux cercles de sang — et les nerfs, mis au jour, frissonnent, et les prunelles sont à jamais penchées vers le creux obscur, et ces hommes, qui ne caresseront plus le décor magique du monde extérieur, regardent immuablement en eux.
Le roi s'approche, avec un rire, et toutes les voluptés, et leur demande : Que voyez-vous ?
Le premier dit :
« Je me suis accoudé à la l'enelrc, la fenêtre est ouverte dans un grand mur, il fait nuit, le mur se prolonge au-dessus de moi, à des hauteurs de vertige, au-dessous il tombe en abîme et paraît occuper l'espace infini.
Les lampes de ma chambre se sont éteintes, la fenêtre seule est ouverte, et je regarde éperdument. De grands oiseaux de feu rayeiit l'obscurité, et j'entends gémir, ot je suis sur que de l'autre côté
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du mur d'exil sont les formes claires, et le parc bleu, mais toutes les autres fenêtres sont fermées. »
Après celui-là, très lentement :
« Pareilles furent, il m'en souvient, mes haltes nocturnes d'autrefois, sur les grands chemins. — J'arrivais au crépuscule, me repentant délicieusement d'avoir marché des douze heures à travers les chanvres parfumés.
(( L'hôtellerie était ouverte, et l'hôte joyeux, sur le seuil, me saluait de son bonnet blanc — je savais le nom de la servante, et le rébus de l'enseigne était mon ami. — A la pensée que le trésor lourd était enfoui dans la cave au-dessous de nous, légère me venait l'attente du soir.
(( iNous sommes descendus avec l'hôte, les chandelles rouges et les clefs forgées — par les deux portes ouvertes, qui sont des yeux, à travers les toiles où les araignées montaient agiles et noires, j'ai vu la cave immense et sombre, avec des marches. — Mais la cave était toute vide, et le trésor disparu. Quelqu'un, qui creusa le sol, aux mesures d'une fosse, s'était enfui vers les villes, dans la nuit fraternelle, en frappant aux portes pour marquer sa joie. »
Quand ils eurent parlé tous les deux, un vieillard aveugle, le dernier, dit :
(( J'ai dirigé les yeux vers moi-même, et je me suis regardé. — Que le bourreau mette sa main dans la mienne, et que je la baise pour merci,
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Malgré la douleur un cri d'extase aurait pris son vol de mes lèvres, si mes lèvres n'étaient closes dédaigneusement, — car ce que je vois est le rêve vers lequel mes bras de chair, dans la vie lumineuse d'hier, s'étaient tendus.
« Vous avez entr'ouvert le voile. Et je suis, maintenant, ô roi, comme un roi farouche, seul assis, avec ses femmes et son beau silence, dans la salle de son palais. »
— « Quelle histoire lugubre, » dit Stella.
Le conteur se tourna vers elle et la baisa sur les paupières, puis :
« Un frisson parcourt l'espace et s'arrête dans notre cœur, comme un oiseau sur un mur. Quand il chante, nous nous croyons seuls, ignorant de quel horizon il vint, et que d'autres oiseaux ont une voix, mais toute âme est un paysage, et nous portons l'univers en nous. L'infini penche sa figure pâle sur notre miroir, et l'éternité pleure ou se joue à chaque minute de notre vie. ^os yeux éteints, quelle lumière, et nos bouches closes, quelle parole pourrait encore ébranler l'étherP tout n'est qu'ombre et l'ombre de nous. — Avec des vêtements de mages, et des gestes d'enchanteurs, nous approchons de nos cerveaux et des pierres sur les grandes routes l'œil de verre de l'observation. — Mais la vie que nous poursuivons à travers les méandres de substance grise, se refuse, et fuit vers quels saules, tenant en main son flambeau, et ne
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nous laisse que des formules, phylactères aux bouches d'un masque, dont les savants se sont contentés. Et les pierres des grandes routes, sous l'œil agrandi, se séparent en atomes infinis, dans un vertige d'explosion. — Tout nous échappe, et c'est le néant.
(( Un damné qui se ronge le cœur, éternellement ; c'est la conscience. Nul ne doit chercher à savoir, et les formes sont ce qu'elles sont. Jouons le jeu de l'humanité, avec des roses et de beaux sanglots, sans désirer le nom vrai des roses ou que les sanglots naissent d'un vrai cœur. — La grande chute dans la nuit divine, après le passage triste de la vie, ne nous effraye que par les enchantements de cette Gircé, notre âme. Elle crée les apparences et leur verse le marbre liquide de son sang. Mais il faudrait être des formes légères, qui ne savent pas, et dont aucun pli de souci ne froisse le délicat vêlement, — et comme des ombres s'en aller, une main tenant devant nous une verge d'or. — Sous le regard de marbre des sphinx, nous arriverions au rivage de la grande mer, sans interroger la nuit oscillante, ni toucher la voûte bleue du bord de notre manteau. — Les paroles des philosophes, depuis toujours, en leurs enroulements, sont plus vaines que les volutes fines et roses d*un coquillage marin, qu'un promeneur sur le sable, écrase de son pas lourd.
— (( Maintenant, parla Stella, le poète devrait
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répondre et frapper aux portes du Temple. Si la gardienne du seuil est une ombre, elle l'emmènera respirer l'encens, et peut-être serait-il à propos de la supplier. »
Le poète dit :
(( Je ferai donc ma prière à l'ombre, comme tous les soirs, lui demandant de nous verser la caresse invisible et l'oubli de ses coupes noires. Si rien n'existe, tout est à créer, et nous dessinerons le profil de nos rêves, lel un enfant avec un cliarbon sur un mur.
« Il ne faut point user de fornmles, mais te parler comme à ces femmes anciennes que leurs disciples nommaient les muses, car lu es la sœur de la nuit. Et tu ne viens que vers le soir, après avoir, tout le jour, erré près de nous, sans que nous ayons un regard pour toi. Jadis même, j'ai bien pensé t'avoir perdue par une promenade sur le sable, en un jour d'immobile été. Le soleil était si haut sur nos têtes que tu t'étais évanouie, et sans doute étais -tu descendue dans les profondeurs de la terre pour continuer, j)armi les om])res, les sœurs, le songe obscur de ma vie. Mais le soir, tu montes avec moi les escaliers enténébrés, qui vacillent à mon flambeau, — lu marches oblique le long des murs, comme une pensée, et tu frappes à la porte, en même temps, Ombre.
(( Le culte à te rendre est discret, et sans les fumées, ombre de l'encens, peut être déjà nous es-
tu bonne, compagne pour réternite. Souple et fuyante lu aimes les promenades crépusculaires, où les réverbères te font en cercle décroître et mourir. Et lu demeureras à l'heure où nous serons devenus fantômes à notre tour, t'en allant toute seule, un peu émue, à travers des cités magiques, ô face obscure du réel, dont nous sommes l'ombre, et qui nous regardes en pitié.
(( Ainsi je parle à ma compagne, ne sachant vraiment, d'elle ou de moi, lequel est l'ombre ou le réel. Je la trouve toujours là, aux heures solennelles de la lampe — je suis sûr que la nuit elle ne dort point, car je me suis souvent réveillé, lumières baissées, pour l'épier; je l'ai vue se remuer faiblement sur le mur ; — je me suis agité, en gémissant, et je lui ai fait des signes auxquels elle a toujours répondu. Je ne suis donc pas éloigné de croire, pour plaire au platonicien, qu'elle est mon démon famiUer. »
Tous rirent, très amusés de ce jeu morne où leurs pensées ondulaient comme des doigts sur des touches d'ivoire noir, et le philosophe, gravement, en un hochement de tête, prétexta :
« Je ne pense pas que l'ombre ait conscience de ^ivre. Nous sommes assis sur le bord du fleuve, et notre ombre est un reflet. Tout enfant, Stella, vous ' avez dû, dans les grands parcs sombres de votre tristesse inexpliquée, et que vous n'osiez pas expliquer, vous pencher anxieuse vers les flaques claires,
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où vous apparaissaient, renversés, les arbres, les colonnades et les nuages. Vous avez eu peur de ce monde chimérique, où le vertige était de tomber. Mais vous le saviez une chimère, et cela vous faisait aimer, votre elTroi. Ainsi nous nous penchons vers notre ombre et vers le fleuve de la vie — la peur cju'elle nous inspire est un jeu voulu de nous — nous savons qu'elle est notre ombre — elle ignore, sûrement, que nous sommes sa réalité. Ses pensées, si elle songe, sont de celles que le moindre soleil fait évanouir. Elle est donc dans son vrai rôle, et doit poser ses pas dans nos pas, ne connaissant nullement la route, et ne pouvant se guider à la lumière des étoiles ou du jour. Et l'ombre, et nousmême, et celui dont nous sommes l'ombre n'ont que la réalité des formes vagues qui dansent au fond de la chambre, et qui disparaîtront, le feu disparu.
— Moi, dit Stella d'une voix triste, je crois que le monde est semblable à l'explosion d'un beau brasier — les soleils sont des étincelles rouges, les terres où nous demeurons, des grains de cendre, la servitude des mondes s'incline devant le feu. La vie est chaude. Les légendes de l'enfer sont la preuve du respect terrible que nous inspire le seid absolu. — De lumière, d'eau mobile, de terre aux formes captives, d'ambre jaune, sont les masques de Monos dont le visage 6st de feu. — Les étincelles sont lumineuses, puis meurent, et cela est vrai partout. Le
passago de la >io ardonlo au néant de cendre est le ni(^nie. — Sur les terres froides apparaissent les monuments de pensée humaine, les temples, les ares de triomphe, les palais, avec leur vie soyeuse et émue, — et des cristallisations se produisent à la surface des molécndes infimes dans la poussière de l'appartement ; — ce sont les mêmes phénomènes à diverses hauteurs de l'infmi. »
(( — Si le monde est infini, dit le poêle, et si toute forme enferme toutes les autres formes à l'infini, — à quel horizon du voyage rencontrerons-nous les dieux ')
Le philosophe préluda :
« Tous les dieux et tous les démons auxquels les hommes ont cru, traversèrent chaque soir sans lune le château magique de nos pensées. Il y a un dieu nommé Pan, dans l'allée obscure, avec sur ses mains de pampre les taches du soleil à travers les branches au-dessus de lui. Et dans la forêt se tient Isis, debout sur un marbre, en un geste de silence. Ce sont les plus grands. Le Mystère est le voile souple de la Vie. Après eux, le Bouddha, le Zeus et tous les dieux de lumière, et les dieux d'ombre, dieu Lucifer, vu sous la forme d'un bel enfant, et Beelzébuth, au bandeau de feu. »
« — Les dieux d'ombre, dit le poète, sont les seuls qui sachent aimer — ils sont bons — nous les voyons sous leur face obscure, et nous les connaissons mal. »
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a — Uqo comparaison nécessaire, conlinua le philosophe, naît des images usuelles. — Supposez, ô Stella, un peuple d'inférieure forme, et trop petit pour nos regards, de ceux qui vivent au-dessous de nous, et pour lesquels nous sommes des dieux. — L'n peuple de mandragores, noir et triste, vous serait un exemple qui sourirait. Mais pour amener en vos yeux de songe une contrariété, et sauvegarder le pauvre imprévu, je prendrai comme symbole un peuple de scarabées, frères d'Isis, habitant un coin frissonnant de la muette forêt. »
« Un voyageur égaré passe. Il écrase de son pas deux ou trois des scarabées. Puis, pour un jeu, prend entre des doigts délicats F un quelconque, dont la couleur lui plut. Il le caresse, il l'enlève, et le fait voler dans l'air, vers les feuilles de soleil. Le peuple des scarabées, cet être mystérieux éloigné sans montrer sa face, le redoutera pour les morts, et suppliera sa colère, liturgiquement, revêtant de vêtements de louanges celui qu il éleva lusqu*à lui. On le regarde comme un prophète, qui monta dans le monde supérieur.
« Par les lèvres de l'élu, ils nomment l'être qui passa, et le nomment dieu. Ceux qu'il blessa en parlent avec colère, et se servent du mot démon — et c'est ainsi que se créent les dieux.
« D'autres scarabées, dans leur marche à travers rimmense forêt, rencontrent d'autres hommes égares, et les adorent sous des noms divers. Ils
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ont, dans la course éternelle, rencontré des dieux différents. Mais tous les dieux sont vrais, auxquels on crut. Ce sont les apparitions furtives d'êtres mal connus et redoutés. Ainsi, dans la sphère supérieure à la nôtre habite un peuple de dieux qui ne sont dieux que pour nous, qu'enveloppe une autre sphère, hantée par d'autres, qui à leur tour leur servent de dieux.
(( Une émeraude est enfermée dans un sachet parfumé, et ce sachet dans un coffre rare, et le coffre dans la prrande salle du palais, — et les murs du palais, recalent jusqu'à l'horizon, que d'autres liDrizons achèvent et limitent éternellement. »
Le poète alors, qui jouait avec les cheveux de Stella, se levant, lui dit :
« Un jour différent, nous parlerons de choses réelles, peut-être trouverons -nous le secret. Les pensées alternées sont vaines, la forme seule est h supplier; — vous êtes, par un de vos gestes, la plus divine palinodie. Renouvelant les soirs aux flambeaux, en belle fièvre, vous viendrez...
« — Je consens, fit-elle, mais, — et sa main eut un refus lent — nous n'accueillerons au festin ni prince des mouches, ni roi de carreau. »
« — Les satans laissés sur le seuil, je ne parlerai pas en poète à des ombres mais à vous. »
— (( Tout n'est qu'ombre^ » dit Stella.
PRIÎ^UE