‹ Poèmes en proseChapitre 40 sur 45 · LOUANGE DE LA LUNE · texte numérisé non relu

LOUANGE DE LA LUNE

Le temple était illuminé, crime lueur jaune et paisible que par les hautes fenêtres un vent plus frais que le vent des tombes faisait vaciller. Cette salle à celle de tous les poèmes était égale en splendeur rouge. De la nef ombreuse où ma présence se divulguait indécise, m'apparaissait un tableau de bonheur absolu. L'air des assistants se résignait. Toutes les choses usuelles des églises se doraient d'une magie d'idéal. Les femmes \ieilles qui remuent les chaises et font tinter des clefs à leur ceinture témoignaient elles-mêmes dans leur démarche d'une dignité suprême et non voulue. On sentait que le ridicule familier qui s'attachait à la personne des sacristains et des bedeaux était le ridicule indulgent d'une chose sainte. Ils étaient bien au-dessus des plus nobles d'entre nous.

Et jusqu'aux pierres des piliers, par leur manière de se tenir, les unes au-dessus des autres, bien car-

rément, ou selon la forme arrondie des voussures, laissaient transparaître une joie discrète et contenue. On me montra, perdu dans la foule, un vieillard vénérable, à barbe blanche, que Ton m'assura être le bon Dieu : il me parut intimidé. Il pouvait être vraiment, pour la cohue des choses extérieures, l'Absolu , mais ici, dans le sanctuaire de Tineffable secret, le bon Dieu, bienveillant et embarrassé, se tenait heureux, sans doute, d'être une modeste unité. Le Dieu réel, celui dont l'attente faisait trembler tous les cœurs, n'était pas encore venu.

J'ignore au milieu de quel bruit de cloches vespérales, ou de quel silence formidable s'ouvrirent les portes de bois ouvragé, entre le marbre vasculaire des bénitiers doubles. Ceux qui venaient s'avancèrent non pas de l'air libre et des arbres sous le ciel bleu, mais de longs couloirs d'ombre aux lampes liturgiques, dont une main pieuse renouvelle l'huile à l'aube comme au crépuscule. Leur procession semblait avoir erré depuis toujours sous des voûtes et par des cloîtres fermés. En avant dû royal cortège, pour superbement rappeler, en tristesse, les joies charnelles, mortes, ô mortes, on sait de quelle profonde mort, un chœur d'adolescents dédaigneux et nus dansaient une danse lente devant le Maître inconnu. Une sueur adorable parfumait comme un encens les secrets de leur jeune chair. C'étaient les servants de la volupté.

Puis, dodelinant de la tête, et l'air recueilli par

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habitude, venus sans doute d'un presbytère situé dans quelque rue aux treilles de roses fanées, avec les soins maternels d'une vieille servante affiliée à tous les béguinages, et connaissant par leur nom de baptême toutes les cloches des environs, les chanoines de la Béatitude, en camail d'or et robe violette, deux par deux, s'avancèrent vers le chœur.

Il y avait là des choses étranges, un monde en révolte contre les formes convenues, un appel désespéré vers le nouveau. Des hommes parmi la salle étaient debout, mains dressées, soutenant sur leurs paumes obliques des missels à vieille dorure. Des pupitres anliphonaues, dévotement penchés devant eux, psalmodiaient, figures rouges de chanti'es, les proses du jour.

Puis le chœur des vierges fit son entrée.

Leur prière s'éleva d'abord, d'une voix vague et confuse, comme la brume, à Taube, monte des près. Des notes phis claires et plus tristes fusèrent de leurs lèvres en rameaux légers : Elles ne purent chanter autre chose, sinon la louange de la lune. Furent des versets alternés et lents, comme dans les poèmes amœbées. Chacune trouvait après l'autre des éloges plus somptueux. Je fus ravi de voir rendre cet bommagc sacerdotal à la vieille lune, déesse antique, et connue de la terre depuis si longtemps.

« lune des nuits chaldéennes, qui luis sur le

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silence des pasteurs ! Ils ont planté dans le sol de sable leurs bâtons courbes pour soutenir des tentes. En la mélancolie des seuils jamais à atteindre, ils demandent à l'horizon.

Tu es le paysage résigné où tout rêve trouve une demeure. Tu es le repos où s'en vont, après le trépas, les âmes légères des poètes, cigales mortes éparses sur le sol blafard du souvenir, l ne dame à face pale, Ji travers les nuages importuns, se regaixle au miroir ciselé des mers. Sur la monture ovale, QMivre de génie, se silhouettent des montagnes et des forêts.

Mais, ô ! la lune des mers. La lune rit, la lune sinue, la lune raille les flots vains, sous son visage impassible, pareils à quelque manteau de moire ils se déploient. Les dernières ondulations, vers le rivage le plus lointain, ruissellent comme un sanglot. La lune rit, la lune sinue, la lune éternelle mord les flots.

Lune des incantations. Corbeille blanche où depuis des siècles les amoureux versent leurs roses, masque tragique et falot. La lune triomphe sur toute la ligne. Elle est célébrée par le chœur des vierges, comme toutes les choses vaines, comme la pudeur, les lis, et l'amour unique, l'ivoire et le mépris divin de la joie.

. Vestale inviolée des préambules et des purifications ! Es-tu le mystère et sais-tu le mot ? Peutêtre, dans ta course errante, si nous t'avions sui-

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vie des unix, nous raiirions trouvé traco par Ion passage sur l'éther bleu.

Quelle figure charmante et peureuse refléteras-tu ce soir, beau miroir dépareillé ')

La comédie où lu fus tenu en des mains lointaines est-elle jouée ? On attend le décor éternellement. ]jQs, prophètes désolés de la peine universelle, portent-ils sur leur sein >oilé la Hùte d'ébène ou le cislre d'or? N'est-il pas vrai qu'un drame sublime dont nous fûmes le reflet, s'est joué jadis làhaut? Nos paroles sont comme l'écho d'un clairon d'apocalypse. Les étoiles sont, o lune, la rampe mal éteinte de la scène antique, et toi-même, le masque grandiose que le protagoniste divin, les paroles prononcées, jeta dédaigneusement. »

Ainsi les vierges parlèrent de la lune, ce soir là. Les Hébreux aux berges de Bab} lone parlaient de Jérusalem. Avec l'or des phrases et le cristal pur des musiques, elles élevèrent le temple où les regrets viennent prier.

Quand on eut allumé d'autres flandjeaux, le silence fut absolu. Seule, au fond du tcMiiple, au moment où cessa l'éloge, une tenture de velours noir s'écarta, pour laisser voir dans un lointain bleu la double corne blanche, l'arc de Diane, le berceau svelte des cœurs élus.

Une tristesse infinie pénétra les âmes. Les encensoirs d'étain placés sur l'autel se consumèrent au toucher des charbons rouges sur quoi des lévites

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versaient les «.Mains odoranls et gris. Un vent violent souleva les tentures comme une main désespérée. Le maître de l'étrange allait il venir, le roi du pays de lune, le conseiller des poètes, le dieu dont la bouche connaît les mots pour ouvrir la porte des trésors occultes, le maître de chœur des adolescents qui refusent de croire à la vie, l'unique en tristesse et le bien -aimé. La peur de ne pas savoir les paroles pour le saluer me fit reculer de l'arche ^ers quoi mes gesles étaient tendus. Ces hommes étaient pareils a ceux qui mettent un doigt sur les IcM-es, écoutant grandir un pas redoutable à travers les escaliers. Mais mon àme était déjà presque absente, et je m'eniiiis, craignant de voir apparaître, après cette parade et ce jeu, l'être à figure triste et lunaire, l'homme au >isage de chèvre qui se pencha sur le berceau de certahis de nous, le méprisé, le honni, le maître cher de l'inquiétude humaine, lui enfin, celui que l'on connaît bien, mais dont on n'ose pas prononcer le nom.

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