LES FUNÈBRES
Ils habitaient dans une île solitaire, de Tautre côté de la grande Mer. Et ils vivaient là, séparés des autres hommes, par l'effroi. — On les nommait les Funèbres, et dès que, par un hasard, ils descendaient vers les villes, la barbe longue, et le crâne à moitié rasé, comme pour un deuil, les hommes traçaient sur leur passage les signes cabalistiques dont on use pour chasser les esprits mauvais.
Les peuples de cette époque lointaine vivaient de la Mort. Lorsqu'un d'eux venait d'expirer, le corps, placé sur un radeau profond, s'en allait vers l'île des Funèbres, avec des accompagnements de violes, de violons et de tambours, et les cierges jaunes brûlaient d'une flamme pâle sous le soleil et sur la mer.
Car c'est aux Funèbres que Ton dévoluait le soin lugubre des morts. Us étaient les ' prêtres d'une
!i()() POÈMKS E\ PROSE
(Àthère mélancolique et définitive, sauf que dans cet autre embarquement de Watteau, les passagers de l'île heureuse s'en allaient non vers l'Amour, mais vers la Mort. En de grands palais somptueux aux glaces profondes, les corps étaient déposés et soumis, dès lors, au cérémonial rituel. — Avant de transformer la dépouille humaine, les prêtres voulaient en délivrer absolument l'âme délicate, encore inquiète aux portes du corps, et leur religion était faite surtout des formules chantantes et puissantes qui dégagent l'immatériel. Puis c'étaient les bûchers aromatiques où les corps brûlaient. Et les cendres étaient réservées pour la communion des vivants.
Ils mangeaient réellement la cendre des morts, et leur vie se perpétuait ainsi, en un symbole attristant et très haut, par où l'âme de leurs ancêtreè trouvait en eux sa définitive transformation. — Ils ignoraient toute autre nourriture, et leur âme toute autre poésie. — L'amour n'existait pas encore, et les hommes se reproduisaient sans joie. — Leur seul mystère, et peut-être d'une grandeur insoupçonnée d'eux, était celui d'une humanité vivant du problème de sa propre mort. — Et leur âme, hantée par la peur et le désir aussi des hommes Funèbres, était comme un paysage lunaire dans lequel il n'y aurait eu ni formes, ni musiques, ni parfums.
POÈMES EN PHOSE 2G7
Un jour, parmi les corps chaque jour transportés dans l'île, il se trouva celui d'un petit enfant ; — si mélancolique et si délicat que les Funèbres pleurèrent, en un émoi jamais ressenti. — Ses ailes blanches, souillées par toutes les boues, étaient bien d'un vagabond ; mais ses yeux morts avaient un regard dont la fierté méchante et hautaine était bien celle d'un dieu.
Le corps se dispersa comme de coutume, et bientôt les lignes fragiles d'où naissait cette fleur subtile de beauté furent brisées et perdues pour à tout jamais. — Et les hommes mangèrent la cendre amère et insoupçonnée qui devait leur donner le regret sans fin de la Beauté qui fut réelle à la seule minute de jadis. — Oh ! quel séraphin vêtu de blanc retrouvera les lignes perdues de la Forme trop douloureusement aimée !
Car, dès que fut mort l'enfant inconnu, et ses cendres dispersées, je crois que l'Épouvante sous sa forme la plus charmante et la plus pâle descendit dans cet univers. Un mal terrible s'abattit sur les cités. Ceux qui mangèrent les cendres divines furent empoisonnés pour toujours. Leurs yeux s'allumèrent. En proie à une fièvre intense, ils couraient par la campagne, le jour se mourant sur la lige frêle des fleurs, et la nuit mêlant le mystère
m(»(S IM>È\11':S K> PHOSK
«les alioves à hi vuhiplé des étoiles bleues. — Ils s'éprirenl de tendresses mystérieuses pour les arljrçs, les uuciges et la nature immobile ; puis, romme les pasleurs (]lialdéens des jours antiques, ils virent se lever dans les yeux des femmes le soleil de minuit de l'Amour.
Et pour la première fois, ils connurent cette chose éternelle, Tamour, et cette chose douloureusement et nostalgiquement personnelle, le frisson de la ( hair aimée.
Leurs yeux cernés, leurs lèvres brûlantes, leur respiration haletante leur permettaient de se reconnaître entre eux ; avec l'amour étaient aussi venues les formes, les musiques et les parfums.
Or, ceux qui mangèrent des yeux de l'Enfant eurent pour l'éternité l'amour en leurs yeux ; ceux qui mangèrent ses lèvres eurent ses lèvres ; ceux qui burent de son sang eurent éternellement dans les veines le sang d'un dieu. Et ceux-là furent aimés pour leurs lèvres, pour leur sang ou pour leurs yeux.
D'autres eurent sa voix harmonieuse, et connurent le secret de faire pleurer par les musiques et les paroles.
On les voyait aller dans les rues, isolés de tous,
IM)Î:MKS KN IMIOSK *>Ah^
en l'opom aille de leurs allures étranges et de leurs douleurs qui paraissaient immesurées. Dédaignés et dédaigneux, ils vécurent, dans un de ces mondes parallèles au réel et qui sont les mondes du révc, des miroirs ou de la folie. — Ils inventèrent la mesure et le rythme, d'après les nouvelles intonations que leurs paroles avaient prises depuis la venue de TEnfant. — Avec le souvenir vague de la réalité divine qui jadis avait vécu, ils connurent leur rôle de reflets mystérieux : parfois, à contempler le visc-ige douloureux des aimées qui les aimèrent pour le frisson caressant de leurs yeux, ils y virent apparaître une ligne, un sourire, un regard, fragment perdu de la Forme, et fixèrent en des poèmes, comme un trait d'or lumineux, ces rires épars de l'Absolu. — Ce furent les hommes de génie, ceux qui manifestent par la plume, par la parole ou le pinceau.
Kl le souvenir de l'événement étrange disparut des mémoires, très lentement. Kl les malades d'amour vécurent, inguérissables à jamais ; ils eurent pour les consoler des effleurements d'étoiles, des caresses d'ailes, des frôlements de pnmelles, et comme en une minute suprême, chacun dans sa vie, la souffrance et la venue du Baiser. — Car le baiser naquit après l'Amour, chose plus amoureuse
POKMKS E^ PROSE
(|iiô TAmoiir. Los onfanls qui descendirent d'eux, plus tristes et plus beaux que les hommes, chantèrent sous les balcons pour les filles de^ ceux-ci. Et plus funèbres que les Funèbres eux-mêmes, ils portent depuis lors sur le front le signe mystérieux qui rend folles les femmes et leur fait peur aussi d'aimer. Et c'est depuis lors que sont nées les souffrances inguérissables et les poèmes immortels.
Cela se passait aux époques très lointaines ; les orgues funèbres de l'éternité venaient à peine de se taire poiu* écouter la prière tremblante du premier monde nouveau-né.
C'est ainsi que naquit la race de ceux qui souffrent du mal d'aimer.