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très obscène, car aucune d'elles ne rougit. Les autres continuent à prendre des poses ; puis elles s'en vont. Pierrot reste seul.
Un Anglais, exaspéré de la minauderie française, fait dans la salle quelques allusions de mauvais goûta l'alliance russe. Une protestation indignée s'élève de toutes les places. Les assistants se coiffent de leurs tubes, sur lesquels ils ont attaché de petits drapeaux noirs et jaunes de l'effet le plus disgracieux. Tout le monde applaudit.
L'orchestre sauve une fois de plus le tzar.
L'Anglais de tout a l'heure ne se tient pas pour battu. Il demande un rôle dans la pièce. A la troisième du deux, il frappe à la porte de la coulisse. Pierrot prend une lanterne sourde et va ouvrir. Entrée de l'Anglais, déguisé en clergyman. Derrière lui, ces dames du corps de ballet, transformées en jeunes Anglaises rigides. L'Anglais salue Pierrot et fait les présentations :
« Mes filles. »
« Ah! » fait Pierrot.
Il songe un moment à demander des nouvelles de milady ; mais il se ravise prudemment, en songeant que l'Anglais est peut-être marié sous le régime morganatique.
POKMES EN PROSE 33
La claque fait une ovatiou aux jeunes misses.
La 2)renHère s'appelle Jo et la seconde se nonvne Lo, et ainsi de suite. Ces jeunes filles, comme on le verra tout à l'heure, ont lu Catulle Mendes.
Tout ce monde-là est très fatigué. L'Anglais demande des chambres. On apporte des lits sur la scène. Le père frappe dans ses mains. — « La prière î » fait-il.
Les adorables petites misses ouvrent des paupières lourdes et des lèvres roses. Une verypretty girl chante un psaume. Les autres répondent.
Le papa frappe encore dans ses mains :
« Le gymnase ! »
Il explique à Pierrot que ses fdles ont l'habitude de faire, chaque soir, quelques exercices d'assouplissement, par hygiène.
Pierrot ne fait aucune objection et met son monocle.
Alors, chaque adorable petite miss se débarrasse de son chapeau, de son manteau et de sa robe. Elles demeurent un moment en corset et pantalon blanc un peu étroit sur la chair rose, avec des bas noirs. Puis bientôt, s'étant déshabillées complaisamment les unes les autres, avec des mains égarées et des frissons de frayeur, elles apparaissent toutes nues, ma chère, et s'étendent sur les lits.
Les exercices commencent ; elles lèvent les bras en cadence et plient les jambes. Les plus petites ont des gaucheries troublantes. Les grandes sœurs, de
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leurs doigts roses, viennent aider les chéries. Elles se penchent, se redressent, cambrent les reins, s'accroupissent, élèvent leurs petits seins tièdes et durs, Pierrot trouve tout cela fort intéressant.
Enfin, sur un signal du clergyman, elles remet tent leurs fines chemises, que plaque aux endroits secrets, sur leur peau moite, une sueur parfumée.
Pierrot se meurt d'amour, naturellement.
On le fait sortir une minute, car les jeunes filles vont mettre leurs coiffures de nuit. Il ne serait pas convenable qu'un homme fût là.
Puis tout le monde s'endort, et la toile tombe... de sommeil.
Le personnage principal du drame se trouve fort embarrassé. Il est amoureux de toutes les jeunes misses et ne sait en quels termes leur adresser sa déclaration. Use promène sur la scène, tout seul, avec mélancolie. Alors se présentent les Formules conventionnelles. Ce sont des personnages habillés les uns en notaires, les autres en ténors d'opéra. D'un air très ennuyé, des conversations s'engagent.
-^ Comment vous portez-vous, mon cher ?
— Je porte la croix de ma m ère.
— Il pleut. — 11 fait très beau. — L'hiver Sera plus froid que d'ordinaire.
Après cet échange de bons procédés, tout le monde se chuchotte à Toreille, et l'on voit arriver le (( Cas d'égalité des triangles » . Ce personnage a pour corps une pyramide isocèle et fait tâter ses angles à tout le monde, comme d'autres leurs muscles, avec fatuité. Après avoir dégoûté les assistants par son pédantisme, il se promène sur le devant de la scène, à pas majestueux, en répétant avec exaltation : « Je suis un théorème vivant, je suis un théorème vivant. » Pierrot voudrait lui demander une formule de déclaration, mais il est intimidé. Pendant ce temps, dans le fond du théâtre, un monsieur quelconque plaît à tout le monde et ne saurait se plaire. Deux parasites affirment qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien, et près d'eux Voltaire, appelé chez une vieille tante malade, en province, fait ses malles ; il emballe avec toutes sortes de précautions son hideux sourire pour le préserver des accidents de chemin de fer.
Pierrot regrette d'avoir lu Musset. Les spectateurs, par leurs ricanements, le soupçonnent bien d'avoir obtenu, pendant l'entr'acte, quelques menues
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faveurs, il n'en a pas l'air plus heureux. Il chante quelques romances, personne n'écoule ni ne vient. Le chef d'orchestre tape sur son pupitre et distribue des cahiers de musique. L'orchestre joue des pastorales, puis insensiblement le ranz des vaches. Alors arrivent les jeunes filles, déguisées en vaches d'Unterwalden. Pierrot se précipite et leur parle hébreu. Elles répondent par des mugissements : Meu î . . . meu ! . . . Pierrot comprend qu'elles ne feront jamais plus d'autre réponse à ses amoureuses fantaisies. Le public applaudit a>ec fureur. Décidément ce costume est celui qui leur va le mieux.
Cependant, à côté de la scène, dans une loge de balcon, est assise, avec des gestes adorables et des ironies au fond des yeux, celle qui comprendrait seule les phrases mélancoliques de Pierrot. Assistant d'un air noble et très dédaigneux au drame dont il est l'éternel bafoué, elle sourit étrangement et son sourire illumine la scène et les personnages comme un flambeau ; et distraitement, penchée sur le velours de la loge, elle essaie l'un après l'autre des masques de toutes les couleurs, pour s'amuser.