‹ Poëmes et légendesChapitre 11 sur 83 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Il s'agit d'enterrer les vieilles et méchantes chansons, les lourds et tristes rêves; allez me chercher un grand cercueil.

J'y mettrai bien des choses, vous le verrez bien; il faut que le cercueil soit encore plus grand que la grosse tonne de Heidelberg.

Allez me chercher aussi une bière de planches solides

et épaisses; il faut qu'elle soit plus longue que le pont

de Mayence.

Et amenez-moi aussi douze géants encore plus forts que le vigoureux saint Christophe du dôme de Cologne sur le Rhin.

Il faut qu'ils transportent le cercueil et le jettent à la mer; un aussi grand cercueil demande une grande fosse.

Savez- vous pourquoi il faut que ce cercueil soit si grand et si lourd? J'y déposerai en même temps mon amour et mes souffrances.

— Ecrit en 1826-27. —

Dans un moment où l'Europe est en feu , il y a peut-être quelque courage à s'occuper de simple poésie , à traduire un écrivain qui a été le chef de la jeune Allemagne et a exercé une grande influence sur le mouvement des esprits , non pas par ses chants révolutionnaires , mais par ses ballades les plus détachées, ses stances les plus sereines. Nous aurions pu, dans l'œuvre d'Henri Heine, vous former un faisceau de baguettes républicaines auquel n'aurait pas même manqué la hache du licteur. Nous préférons vous offrir un simple bouquet de fleurs de fantaisie, aux parfums pénétrants, aux couleurs éclatantes. 11 faut bien que quelque fidèle, en ce temps de tumulte où les cris enroués de la place publique ne se taisent jamais , vienne réciter tout bas sa prière à l'autel de la poésie.

Henri Heine est, si ces mots peuvent s'accoupler, un Voltaire pittoresque et sentimental, un sceptique du xvuie siècle, argenté par les doux rayons bleus du clair de lune allemand. Rien n'est plus singulier et plus inattendu que ce mélange involontaire d'où résulte l'originalité du poète. A l'opposé de beaucoup de ses compatriotes, farouches Teutons et gallophages, qui ne jurent que par Hermann, Henri Heine a tou-

jours beaucoup aimé les Français ; si la Prusse est la patrie de son corps , la France est la patrie de son esprit. Le Rhin ne sépare pas si profondément qu'on veut bien le dire les deux pays, et souvent la brise de France, franchissant les eaux vertes où gémit la Lurley sur son rocher , balaie , de l'autre côté , l'épaisse brume du Nord et apporte quelque gai refrain de liberté et d'incrédulité joyeuse, que l'on ne peut s'empêcher de retenir. Heine en a retenu plus que tout autre, de ces chansons aimablement impies et férocement légères , et il est devenu un terrible railleur , ayant toujours son carquois plein de flèches sarcastiques, qui vont loin, ne manquent jamais leur but et pénètrent avant. Ah ! plus d'un qui n'en dit rien , et tâche de faire bonne contenance , quoiqu'il soit mort depuis longtemps de sa blessure , a dans le flanc le fer de l'un de ces dards empennés de métaphores brillantes. Tous ont été criblés, les dieux anciens et les dieux nouveaux , les potentats et les conseillers auliques, les poètes barbares ou sentimentaux, les tartufes et les cuistres de toute robe et de tout plumage. Nul tireur, fut-il aussi adroit qu'un chasseur tyrolien, n'a abattu un pareil nombre des noirs corbeaux qui tournent et croassent au-dessus du Kyffhauser , la montagne sous laquelle dort l'empereur Frédéric Barberousse , et si l'Épiménide couronné ne se réveille point, certes, ce n'est pas la faute du brave Henri ; dans son ardeur de viser et d'atteindre , il a même lancé à travers sa sarbacane , sur la patrie allemande , sur la vieille femme de là-bas, comme il l'appelle, quelques pois et quelques houppes de laine rouge, cachant une fine pointe, qui ont dû réveiller parfois, dans son fauteuil d'ancêtre, la pauvre grand'mère rêvassant et radotant.

Il n'a pas manqué jusqu'à présent de ces espriti secs, haineux, d'une lucidité impitoyable , qui ont manié l'ironie, cette hache luisante et glacée, avec l'adresse froide et l'impassibilité joviale du bourreau; mais Henri Heine, quoiqu'il soit aussi

cruellement habile que pas un d'eux, en diffère essentiellement au fond. Avec la haine, il possède l'amour, un amour aussi brûlant que la haine est féroce ; il adore ceux qu'il tue ; il met le dictame sur les blessures qu'il a faites et des baisers sur ses morsures. Avec quel profond étonnement il voit jaillir le sang de ses victimes , et comme il éponge bien vite les filets pourpres et les lave de ses larmes !

Ce n'est pas un vain cliquetis d'antithèses de dire littérairement d'Henri Heine qu'il est cruel et tendre, naïf et perfide, sceptique et crédule, lyrique et prosaïque, sentimental et railleur, passionné et glacial, spirituel et pittoresque, antique et moderne , moyen âge et révolutionnaire. Il a toutes les qualités, et même , si vous voulez , tous les défauts qui s'excluent ; c'est l'homme des contraires , et cela sans effort, sans parti pris , par le 'fait d'une nature panthéiste qui éprouve toutes les émotions et perçoit toutes les images. Jamais Protée n'a pris plus de formes , jamais dieu de l'Inde n'a promené son âme divine dans une si longue série d'avatars. Ce qui suit le poète à travers ces mutations perpétuelles et ce qui le fait reconnaître, c'est son incomparable perfection plastique. Il taille comme un bloc de marbre grec les troncs noueux et difformes de cette vieille forêt inextricable et touffue du langage allemand à travers laquelle on n'avançait jadis qu'avec la hache et le feu ; grâce à lui , l'on peut marcher maintenant dans cet idiome sans être arrêté à chaque pas par les lianes, les racines tortueuses et les chicots mal déracinés des arbres centenaires ; — dans le vieux chêne teutonique , où Ton n'avait pu si longtemps qu'ébaucher à coups de serpe l'idole informe d'Irmensul , il a sculpté la statue harmonieuse d'Apollon ; il a transformé en langue universelle ce dialecte que les Allemands seuls pouvaient écrire et parler sans cependant toujours se comprendre eux-mêmes.

Apparu dans le ciel littéraire un peu plus tard , mais avec

non moins d'éclat que la brillante pléiade où brillaient Wieland, Klopstok, Schiller et Goethe, il a pu éviter plusieurs défauts de ses prédécesseurs. On peut reprocher à Kiopstock une fatigante profondeur , à Wieland une légèreté outrée , à Schiller un idéalisme parfois absurde ; enfin, Goethe, affectant de réunir la sensation, le sentiment et l'esprit, pèche souvent par une froideur glaciale. Comme nous l'avons dit, Henri Heine est naturellement sensible , idéal , plastique , et avant tout spirituel. Il n'est rien entré de Kiopstock dans la formalion de son talent, parce que sa nature répugne à tout ce qui est ennuyeux ; il a de Wieland la sensualité , de Schiller le sentiment , de Goethe la spiritualité panthéistique ; il ne tient que de lui-même son incroyable puissance de réalisation. Chez lui , l'idée et la forme s'identifient complètement ; personne n'a poussé aussi loin le relief et la couleur. Chacune de ses phrases est un microcosme animé et brillant ; ses images semblent vues dans la chambre noire ; ses figures se détachent du fond et vous causent par l'intensité de l'illusion la même surprise craintive que des portraits qui descendraient de leur cadre pour vous dire bonjour. Les mots chez lui ne désignent pas les objets, ils les évoquent. Ce n'est plus une lecture qu'on fait , c'est une scène magique à laquelle on assiste ; vous vous sentez enfermer dans le cercle avec le poè'te , et alors autour de vous se pressent avec un tumulte silencieux des êtres fantastiques d'une vérité saisissante ; il passe devant vos yeux des tableaux si impossiblement réels , que vous éprouvez une sorte de vertige.

Rien n'est plus singulier pour nous que cet esprit à la fois si français et si allemand. Telle page étincelante d'ironie et qu'on croirait arrachée à Candide a pour verso une légende digne de figurer dans la collection des frères Grimm , et souvent , dans la même strophe , le docteur Pangloss philosophe avec une elfe ou une nixe* Au rire strident de Voltaire , l'en-

fant au cor merveilleux mêle une note mélancolique où revivent les poésies secrètes de la forêt et les fraîches inspirations du printemps; le railleur s'installe familièrement dans un donjon gothique ou se promène sous les arceaux d'une cathédrale ; il commence par se moquer des hauts barons et des prêtres , mais bientôt le sentiment du passé le pénètre , les armures bruissent le long des murailles ; les couleurs des blasons se ravivent, les roses des vitraux étincellent, l'orgue murmure ; le paladin sort de son château féodal sur son coursier caparaçonné ; le prêtre , la chasuble au dos , monte les marches de l'autel , et jamais poète épris le chevalerie et d'art catholique , ni Uhland , ni Tieck , ni Schlegel , dont il a tant de fois tourné le romantisme en ridicule , n'ont si fidèlement dépeint et si bien compris le moyen âge. La force des images et le sentiment de la beauté ont rendu pour quelques strophes notre ricaneur sérieux ; mais voilà qu'il se moque de sa propre émotion et passe sur ses yeux remplis de larmes sa manche bariolée de bouffon , et fait sonner bien fort ses grelots et vous éclate de rire au nez. Vous avez été sa dupe ; il vous a tendu un piège sentimental où vous êtes tombé comme un simple Philistin. — Il le dit , mais il ment ; il a été attendri en effet, car tout est sincère dans cette rature multiple. Ne l'écoulez pas, quand il vouf dit de ne croire ni à son rire ni à ses

pleurs ; — pleurs et rires ne s'imitent pas ainsi !

Henri Heine a , entre autres qualités , le sentiment le plus profond de la poésie du Nord , quoique méridional par tempérament , comme lord Byron , qui , né dans la brumeuse Angleterre , n'en est pcs moins un fils du soleil ; — il comprend à merveille ces légendes de la Baltique, ces tours où sont enfermées des filles de rois , ces femmes au plumage de cygne , ces héros aux cuirasses d'azur , ces dieux à qui les corbeaux parlent à l'oreille , ces luttes géantes sur un frêle esquif ou sur une banquise à la dérive.

Un reflet de l'Edda colore ses ballades comme une aurore boréale ; ces scènes de carnage et d'amour , de voluptés fatales et d'influences mystérieuses, conviennent à sa manière contrastée. Mais, ce à quoi il excelle, c'est la peinture de tous les êtres charmants et perfides, ondines, elfes, nixes, wilis, dont la séduction cache un piège, et dont les bras blancs et glacés vous entraînent au fond des eaux dans la noire vase, sous les larges feuilles des nénufars. Il faut dire que, malgré les galanteries italiennes de ses terzines j les hyperboles et les concetti de ses sonnets , toute femme est pour Heine quelque peu nixe ou wili ; et lorsque dans un de ses livres il s'écrie , à propos de Lusignan, amant de Mélusine : « Heureux homme dont la maîtresse n'était serpent qu'à moitié ! » il livre en une

phrase le secret intime de sa théorie de l'amour. —

Dans la JSord-Sée (Mer du Nord) , le poète a peint des marines bien supérieures à celles de Backhuysen, de Van de Velde et de Joseph Vernet; ses strophes ont la grandeur de l'Océan, et son rhythme se balance comme les vagues. Il rend à merveille les splendides écroulements des nuages , les volutes de la houle brodant le rivage d'une frange argentée, tous les aspects du ciel et de l'eau dans le calme et dans l'orage. Shelley et Byron seuls ont possédé à ce degré l'amour et le sentiment de la mer ; mais , par un caprice singulier , au bord de cette Baltique, devant ces flots glacés qui viennent du pôle, notre Allemand se fait Grec. C'est Poséidon qui lève sa tète au-dessus de cette eau bleue et froide , gonflée par la fonte des glaciers polaires. Au lieu des évêques de mer et des ondines, il fait jouer dans l'écume des tritons classiques , par un anachronisme et une transposition volontaires, comme s'en sont permis de tout temps les grands coloristes , Rubens et Paul Véronèse entre autres ; il introduit dans la cabane de la fille du pêcheur un dieu d'Homère déguisé , — et lui-même ne représente pas mal Phébus- Apollon , avec une chemise rouge

de matelot , des braies goudronnées , et condamné , non plus à garder les troupeaux chez Admète , mais à pêcher le hareng

dans la mer du Nord.

Gérard de Nerval.

[Revue des Deux Mondes, du io juillet 1848.)

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