‹ Poëmes et légendesChapitre 14 sur 83 · LA NUIT SUR LA PLAGE · texte numérisé non relu

LA NUIT SUR LA PLAGE

La nuit est froide et sans étoiles; la mer fermente, et sur la mer, à plat ventre étendu, l'informe vent du nord, comme un vieillard grognon, babille d'une voix gémissante et mystérieuse , et raconte de folles histoires, des contes de géants, de vieilles légendes islandaises rem-

plies de combats et de bouffonneries héroïques,- et, par intervalles, il rit et hurle les incantations de TEdda, les évocations runiques, et tout cela avec tant de gaieté féroce, avec tant de rage burlesque, que les blancs enfants de la mer bondissent en l'air et poussent des cris d'allégresse.

Cependant sur la plage, sur le sable où la marée a laissé son humidité, s'avance un étranger dont le cœur est encore plus a^iié que le vent et les vagres. Partout où il marche, ses pieds font jaillir des étincelles et craquer des coquillages ; il s'enveloppe dans un manteau gris, et va, d'un pas rapide, à travers la nuit et le vent, guidé par une petite lumière qui luit douce et séduisante dans la cabane solitaire du pêcheur.

Le père et le frère sont sur la mer, et, ioute seulette dans la cabane, est restée la tille du pêcheur, la fille du pêcheur, belle à ravir. Elle est assise près du foyer et écoute le bruissement sourd et fantasque de la chaudière. Elle jette des ramilles pétillantes au feu et souffle dessus, de sorte que les lueurs rouges et flamboyantes se reflètent magiquement srM son fra;s visage, sur ses épaules qui ressortent si blanches et si dé^cates de sa grossière et grise chemise, et sur la petite main soigneuse qui noue solidement le jupon couH sur la Fne cambrure de ses reins.

Mais tout à coup la porte s'ouvre, et le nocturne étranger s'avance dans la cabane; il repose un œil doux et

assuré sur la blanche et frêle jeune fille qui se tient frissonnante devant lui, semblable à un lis effrayé, et il jette son manteau à terre, sourit et dit :

« Vois-tu, mon enfant, je tiens parole et je suis revenu, et, avec moi , revient l'ancien temps où les dieux du ciel s'abaissaient aux filles des hommes et, avec elles, engendraient ces lignées de rois porte-sceptres, et ces héros, merveilles du monde. — Pourtant, mon enfant , cesse de f effrayer de ma divinité, et fais-moi , je t'en prie, chauffer du thé avec du rhum, car la bise était forte sur la plage, et, par de telles nuits, nous avons froid aussi, nous autres dieux, et nous avons bientôt fait d'attraper un divin rhumatisme et une toux immortelle. »

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