‹ Poëmes et légendesChapitre 28 sur 83 · SONGE FATAL · texte numérisé non relu

SONGE FATAL

Un rêve, certes bien étrange, m'a tout ensemble charmé et rempli d'effroi. Mainte image lugubre flotte encore devant mes yeux et fait tressaillir mon cœur.

C'était un jardin merveilleux de beauté; je voulais m'y promener gaiement. Tant de belles fleurs m'y regardaient — à mon tour, je les regardais avec joie.

Il y avait des oiseaux qui gazouillaient de tendres mélodies. Un soleil rouge rayonnait sur un fond d'or, et colorait la pelouse bigarrée.

Des senteurs parfumées s'élevaient des herbes. L'air était doux It caressant; et tout éclatait, tout souriait, tout m'invitait à jouir de cette magnificence.

Au milieu du parterre , il y avait une claire fontaine de marbre. — Là je vis une belle jeune fille qui lavait un vêtement blanc.

Des joues vermeilles, des yeux bleus, une image de blonde sainte aux cheveux bouclés- et comme je la regardais, je trouvai qu'elle m'était étrangère, et pourtant si bien connue !

La belle jeune fille se hâtait à l'ouvrage , en chantant un refrain très-bizarre: «Coule, coule, eau de la fontaine, lave-moi , lave-moi ce tissu de lin î »

Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas : « Apprends-moi donc, ô belle et douce jeune fille, pour qui est ce vêtement blanc. »

Elle me répondit aussitôt; «Prépare-toi, je lave ton linceul de mort! » Et comme elle achevait ces mots, toute cette image, tout autour de moi s'évanouit.

Et je me trouvai transporté , comme par magie , au sein d'une obscure forêt. Les arbres s'élevaient jusqu'au ciel, et tout surpris, je méditais, je méditais.

Mais écoutez ! quel sourd résonnement? c'est comme l'écho d'une hache dans le lointain ; et courant à travers buissons et halliers, j'arrivai à une vaste clairière.

Au milieu de la vaste clairière il y avait un chêne énorme, et voyez, c'était encore la jeune fille merveilleuse qui rn'apparut, frappant à coups de hache le tronc du chêne.

Et coup sur coup, brandissant sa hache et frappant ,

elle chantait un refrain bizarre : « Acier clair, acier brillant ! taille-moi du bois pour des planches^solides. »

Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas: « Apprends-moi, douce et belle jeune fille, pourquoi tu tailles ce bois de chêne ? »

Elle dit aussitôt : « Le temps presse; c'est ton cercueil que je construis ! » Et à peine elle eut parlé , que toute cette image, tout autour de moi s'évanouit.

Et au loin et au large s'étendit une lande pâle et chenue ; je ne savais plus ce qui m'était arrivé , je me tins là, immobile et frissonnant.

Et comme j'errais au hasard, j'aperçus une forme blanche; je courus de ce côté, et voilà que je reconnus encore la belle jeune fille.

Elle était penchée sur la pâle lande et s'occupait à creuser la terre avec une pioche. Je m'avançai lentement pour la regarder encore; elle était à la fois une beauté et une épouvante.

La belle jeune fille, en se hâtant de bêcher, chantait un refrain bizarre : « Pioche , pioche , au fer tranchant , creuse une fosse large et profonde.»

Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas : « Apprends-moi donc , ô douce et belle jeune fille , ce que signifie cette fosse ? »

Elle me répondit bien vite : « Sois tranquille, la fosse

que je creuse, c'est ta tombe ! » Et comme la belle jeune fille parlait ainsi, je vis s'ouvrir la fosse toute béante.

Et comme j'y jetais uu regard, un frisson de terreur me prit, et je me sentis poussé dans l'épaisse nuit du tombeau.

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