‹ Poëmes et légendesChapitre 31 sur 83 · LE CIMETIERE · texte numérisé non relu

LE CIMETIERE

Je venais de chez ma maîtresse , et je cheminais le cœur plein de ces rêveries et de cet effroi qui vous assaillent à minuit. Et comme je passais dans le cimetière, les tombes me regardaient, graves et silencieuses.

Je m'approchai du tombeau du ménétrier. Il faisait un brillant clair de lune. Une forme nébuleuse se dressait sur la fosse et murmurait: «Cher frère, je vous attends. »

C'était le ménétrier sortant de sa tombe qui dominait les autres sépulcres. 11 s'assit sur la pierre tumulaire, et pinça vivement les cordes d'une guitare, en chantant d'une voix tremblante :

« Connaissez-vous encore la vieille chanson , cordes sourdes et sinistres, cette chanson qui autrefois embrasait si vivement vos cœurs? Les anges la nomment joie céleste , les démons la nomment mal infernal , les hommes la nomment amour ! »

A peine ce dernier mot eut-il retenti , que toutes les tombes s'ouvrirent • une multitude de spectres en sortirent, entourèrent le ménétrier et crièrent en chœur :

« Amour ! amour ! ta puissance nous a couchés ici et nous a clos les yeux. Pourquoi nous éveilles-tu dans la nuit? »

Et cela hurlait confusément, soupirait et gémissait, et bruissait et bourdonnait, et croassait et roucoulait, et la folle troupe tourbillonnait autour du ménétrier, et le ménétrier de pincer avec fureur les cordes de la guitare.

« Bravo ! bravo ! toujours fous! Soyez les bienvenus! Vous avez compris le mot de mon évocation ! Nous reposons toute Tannée silencieux comme des marmottes dans nos sépulcres. Ëgayons-nous aujourd'hui! Regardez, sommes-nous seuls? Sauf votre respect, mes frères ! nous étions tous de notre vivant des fous, des archifous, qui nous abandonnions avec une folle ardeur à cette folle passion d'amour. Puisque nous sommes entre nous et qu'aucun étranger ne nous écoute, amusons-nous par le récit de nos mésaventures; que chacun de nous raconte ce qui Fa amené ici , et comment Ta pourchassé, harcelé et déchiré cette meute acharnée des désirs amoureux.»

Alors s'avança au milieu du cercle, légère comme le vent, une forme maigre qui glapit ces mots:

«J'étais un apprenti tailleur, avec l'aiguille et les ciseaux; j'étais fort habile et fort preste., avec l'aiguille et les ciseaux; voilà que vint la blonde fille du patron, avec l'aiguille et les ciseaux , qui m'a piqué au cœur, avec l'aiguille et les ciseaux. »

Les esprits éclatèrent d'un rire bruyant. Un second spectre s'avança avec calme et gravité :

NOCTURNES. ioo

« Rinaldo Rinaldini , Schinderhannes , Carlo Moor et autres illustres chefs de bande étaient les modèles que je m'étais proposés.

« J'étais, sauf votre respect, aussi amoureux que chacun de ces nobles chevaliers de grande route , et je m'affolai d'une femme, idéal de beauté !

« Et je soupirais et je gémissais; et comme l'amour m'avait brouillé la cervelle et rendu distrait , ma main s'égara un jour dans la poche de monsieur mon voisin.

« La police me chercha noise , parce que je voulais essuyer mes larmes d'amour avec le mouchoir de poche d'autrui,

« Et selon l'antique coutume des sbires, on me prit doucement au collet, et la maison de correction me reçut dans sa vénérable enceinte.

« La vie sédentaire ne calma guère les transports de ma passion. Je demeurai là à filer de la laine, jusqu'à ce que la mort vint me délivrer d'une position indigne d'un émule des grands hommes. »

Les esprits éclatèrent d'un rire bruyant. Un troisième personnage s'avança, fardé et paré :

« J'étais un héros sur les planches, et je jouais les amoureux. Je beuglais de toutes mes forces : ô dieux ! je soupirais très-tendrement : hélas !

« Le rôle que je jouais le mieux , c'était celui de Moi-

ioG ŒUVRES DE HENRI HEINE.

timer; Marie Stuart était si belle !... Cependant, malgré les gestes les plus significatifs, elle ne voulait jamais me comprendre.

« Un soir, comme je m'écriais désespérément à la fin de la pièce : Marie , ô sainte femme , prends ma vie ! Je dégainai vivement mon poignard, etj e me fis une piqûre un peu trop profonde. »

Les spectres éclatèrent d'un rire bruyant. Un quatrième personnage s'avança, affublé d'un paletot d'étudiant en peluche blanche :

« Dans sa chaire le professeur pérorait et bavardait, et je dormais de bon cœur, étendu sur mon banc; j'aurais mille fois préféré me trouver dans l'alcôve voisine où dormait la gracieuse fille du pédant. Elle m'avait souvent fait de tendres signes de sa fenêtre, la fleur des fleurs, la vie de mon âme !

« Pourtant la vie de mon âme, la fleur des fleurs fut à la fin cueillie par la main sèche d'un Philistin richard. Je donnai au diable les belles coquines et les riches coquins, je mêlai de l'opium dans mon vin, et je trinquai avec la mort. A ta santé ! me dit la mort, et nous nous embrassâmes en bons camarades. »

Les esprits éclatèrent d'un rire bruyant. Un cinquième personnage s'avança, la corde au cou :

«Quand je buvais avec le comte, il vantait toujours avec orgueil ses perles fines et sa fille. Que m'importent

tes perles fines, cher comte ! ta fille me conviendrait bien davantage.

« Ils étaient bien gardés tous deux derrière des verroux et des serrures, et le comte avait de nombreux valets. Mais que m'importaient valets , verroux et serrures !

« Je grimpai hardiment à l'échelle, j'escaladai la fenêtre de ma bien-aimée. J'entendis crier : — Tout beau, mon garçon ! il faut que je sois de la partie; moi aussi j'aime les perles fines.

« Ainsi parla le comte en m'empoignant, et la troupe des valets m'entoura. Par le diable, canaille ! m'écriai-je, je ne suis point un voleur, je voulais seulement voler ma bien-aimée.

« Mes raisonnements et mes démonstrations restèrent infructueux; la corde fut prompternent lacée autour de mon cou, et lorsque le soleil se leva, il fut étonné de me voir pendu. »

Les esprits éclatèrent d'un rire bruyant. Un sixième personnage s'avança, avec une forte entaille à la gorge :

« Pour me désennuyer d'un chagrin d'amour, j'allai à la chasse ; je tenais mon fusil sous le bras. Du haut d'un arbre le corbeau croassa : Tête à bas ! tête à bas !

« J'épiais une colombe ; je la rapporterai à mon amie,

pensais-je, et je dirigeai mon œil de chasseur parmi les halliers et les buissons.

« Quel est ce bruit? On dirait deux tourterelles qui se becquètent. Je m'avance doucement , mon fusil armé ; ô ciel! que vois-je? ma bien-aimée, ma colombe.

« C'était ma colombe \ ma bien-aimée ; un homme étranger l'enlaçait dans ses bras. Maintenant, adroit chasseur, vise bien ! — L'étranger est couché dans le sang.

« Bientôt après , fortement garrotté et cheminant au milieu des varlets du bourreau, je traversai la forêt. Du haut de l'arbre le corbeau croassa: Tête à bas! tête à bas ! »

Les esprits éclatèrent d'un rire bruyant. Le ménétrier lui-même s'avança alors :

a J'ai autrefois chanté une belle chanson, maintenant elle est finie; quand le cœur est brisé dans la poitrine, les chansons s'en vont. »

Le rire bruyant des esprits redoubla , et la troupe nébuleuse flotta en cercle. Tout à coup l'horloge du clocher sonna une heure, et les esprits se précipitèrent en hurlant dans leurs tombes.

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