‹ Poëmes et légendesChapitre 30 sur 83 · LA NOCE · texte numérisé non relu

LA NOCE

Qu'est-ce qui agite et fouette mon sang? Qu'est-ce qui allume en mon cœur une ardeur furieuse? Mon sang bouillonne , écume et fermente , une ardeur furieuse consume mon cœur.

Mon sang s'agite, fermente et écume , parce que j'ai fait un horrible rêve : le sinistre fils de la nuit est venu et m'a transporté haletant.

Il m'a transporté dans une belle maison toute retentissante de bruits de violons et de trompettes, toute resplendissante de feux de torches et de bougies. J'entrai au salon \ —

Il y avait un somptueux repas de noces ; les convives étaient joyeusement assis autour de la table. Et lorsque je regardai la fiancée , ô malheur ! la fiancée était ma bien-aimée.

C'était bien elle, avec sa couronne nuptiale ; l'époux était un homme étranger. Je me plaçai derrière le siège d'honneur de la mariée, et je me tenais tout tranquille.

Des fanfares retentirent — je me tenais tout tranquille. Ce bruit de joie m'attristait et m'accablait. La mariée avait le bonheur dans les yeux; le fiancé lui serrait la main.

Le fiancé remplit son verre, y trempa ses lèvres, et le passa galamment à la mariée; elle le remercia d'un sourire, et but — ô malheur! ce vin rouge, c'était mon sang qu'elle but.

La mariée prit une jolie petite pomme, et la tendit au fiancé. Il prit sou couteau, l'y enfonça — ô malheur! c'était mon cœur que le couteau perçai l.

Ils se regardaient avec des yeux doux et langoureux; le fiancé enlaça hardiment la fiancée , et baisa sa joue vermeille — ô malheur ! la froide mort me donna un baiser.

Ma langue s'allourdit, elle était comme un morceau de plomb dans ma bouche, et je ne pouvais proférer un mot. Violons et trompettes éclatèrent de nouveau, la danse commença; le brillant couple s'élança parmi les valseurs.

Et tandis que j'étais là, immobile et muet , les danseurs tourbillonnaient autour de moi; — le fiancé murmura un mot à l'oreille de la mariée ; elle rougit, mais ne se fâcha pas.

Ils se séparent furtivement de la foule, et gagnent la sortie de la salle; je voulus les suivre , mais mes pieds étaient de marbre — la douleur me pétrifiait.

La douleur me pétrifiait. Je me traînais pourtant jusqu'à la chambre nuptiale ; deux vieilles femmes y étaient accroupies devant la porte.

L'une était la mort, l'autre la folie. Elles posaient sur leur bouche sans lèvres un doigt décharné — je râlais, je suffoquais, à la fin je riais, et ce rire m'éveilla.

Page 1