G E KM AN I A
a Nos enfants auront de quoi boire et manger, mais ce ne sera pas dans le calme de la vie contemplative. J'entends gronder le drame terrible qui se prépare/ L'idylle est finie.
« Oh ! si tu pouvais garder le silence , je t'ouvrirais le livre de la destinée, je te ferais voir l'avenir dans mon miroir magique.
« Ce que je n'ai jamais montré à aucun mortel, je te le montrerais, l'avenir de ta patrie. Mais hélas ! tu es bavard et ne peux garder le silence. »
— «Seigneur Dieu, ma déesse! m'écriai -je plein d'enthousiasme, ce serait mon plus grand bonheur. Laisse -moi voir l'Allemagne de l'avenir, je suis un homme à garder le secret.
« Je veux bien te faire tous les serments que tu voudras pour t'assurer de ma discrétion. Parle! comment et en quel nom dois-je jurer? »
La déesse reprit : — « Jure-moi à la façon du père Abraham , comme il le fit faire à Éliézer, quand celui-ci se mit en voyage pour trouver une femme à Isaac, le fils de son maître.
« Lève ma. tunique, pose ta main sur mes hanches, et jure-moi d'être discret et de ne jamais, ni par tes paroles ni par tes écrits, divulguer ce que tu auras vu, »
Quel moment solennel! Je me sentis transporté dans
les temps primitifs, lorsque je fis ce serment d'après F antique usage des patriarches.
Je levai la tunique de la déesse, et je mis la main sur ses hanches, en lui jurant d'être discret et de ne jamais, ni par mes paroles ni par mes écrits, divulguer ce que j'aurais vu.
XXYI
Les joues de la déesse étaient enflammées. Je crois que le rhum lui montait à la tête et gagnait la couronne, et elle me dit d'un ton mélancolique :
— « Je commence à vieillir; je suis née le jour de la fondation de Hambourg. Ma mère était la reine des harengs, ici, à l'embouchure de l'Elbe.
a Mon père fut un grand monarque; on le nommait Charlemagne. Il était encore plus puissant et même plus habile que Frédéric le Grand, roi de Prusse.
« Le trône où il s'assit le jour de son couronnement est à Aix-la-Chapelle. Celui dont il se servait la nuit, ma mère, ma bonne mère en hérita.
« Ma mère me le donna en mourant. C'est un meuble de peu d'apparence, mais pourtant Rothschild m'offrirait tout son or, que je ne m'en dessaisirais point.
ç< Le vois-tu? C'est dans ce coin qu'est le vieux siège.
Le cuir du dos en est déchiré, et les coussins ont été rongés par les teignes.
« Mais va ! lève le coussin qui couvre le siège vénérable, tu verras une ouverture en forme de cercle, et au fond une sorte de chaudière.
« C'est une chaudière enchantée où s'amalgament les sucs magiques, et si tu fourres la tête dans l'ouverture, tu verras l'avenir.
« Tu verras l'avenir de l'Allemagne sous de flottantes figures; mais ne t'effraie pas si parfois de ce chaos des miasmes fatals s'élèvent jusqu'à toi. »
C'est ainsi que parla Hammonia, et elle sourit d'un étrange sourire. Mais je ne me laissai pas intimider. Plein de curiosité, je me dépêchai de fourrer la tête dans cette terrible ouverture.
Ce que j'ai vu , je ne le révélerai pas. J'ai juré de me taire. A peine m'est-il permis de dire, ô Dieu! ce que j'ai senti.
Je pense encore avec dégoût aux nausées que me donnaient les maudites odeurs de ce maudit avenir; c'était comme un mélange de vieille choucroute et de cuir de Russie.
Quelle horreur, ô mon Dieu, que les parfums qui s'élevèrent ! C'était comme si l'on eût vidé à la fois , les trente-six fosses qui forment la confédération germanique.
Je sais bien ce que dit jadis Saint-Just, au comité de salut public. Ce n'est pas avec du musc et de l'eau de rose que Ton peut guérir la grande maladie sociale.
Mais cependant , ce parfum d'avenir allemand était plus fort que tout ce que mon nez avait jamais pressenti; je ne pus le supporter plus longtemps.
Je perdis connaissance , et lorsque je rouvris les yeux, j'étais encore auprès de la déesse qui appuyait ma tête sur sa large poitrine.
Son œil étincelait , sa bouche était en feu , ses narines se gonflaient. Comme une bacchante /elle prit le poëte dans ses bras, et se mit à chanter avec une extase sauvage :
« Reste avec moi à Hambourg, je t'aime , nous boirons le vin, nous mangerons les huîtres du présent, et nous oublierons le sombre avenir.
« Remets le couvercle ! Que nulle odeur fétide ne vienne troubler notre joie! Je t'aime comme jamais femme n'aima un poëte allemand.
ii Je t'embrasse , et je sens ton génie nie verser la coupe de l'enthousiasme. Un étrange enivrement s'est emparé de mon âme.
« Qu'est-ce que j'entends chanter? Ce sont les veilleurs de la cité; ils nous chantent notre épithalame , c'est la musique de la nuit nuptiale, ô doux compagnon de mon ivresse !»
(( Les gens de la noce arrivent déjà. Maintenant vont défiler les prévôts de la ville , armés de cierges allumés. Ils dansent gravement la danse des flambeaux. Ils sautent, ils bondissent, ils chancellent.
« Voici le haut et puissant sénat, voici le conseil des anciens; le bourgmestre tousse , crache, et veut prononcer un discours.
« Voici, en brillant uniforme, le corps diplomatique. Il vient nous féliciter avec réserve au nom des États limitrophes.
« Voici ladéputation ecclésiastique, les rabbins et les pasteurs. Mais hélas ! voici Hoffmann aussi avec ses ciseaux de censeur !
«Les ciseaux bruissent dans sa main; furieux, il se jette sur toi. Il taille dans le vif — Hélas! c'était le meilleur morceau ! »
Ce qui se passa encore dans cette nuit d'enchantements , je vous le raconterai une autre fois à une meilleure époque, aux beaux jours de l'été.
Heureusement la vieille race de l'hypocrisie s'en va de plus en plus. Dieu soit loué ! elle descend lentement au tombeau, elle meurt empoisonnée du venin de ses propres mensonges.
L'été sera beau. Une nouvelle génération s'élève , toute sans fard et sans péché , aux pensées libres, aux plaisirs libres. C'est à elle que je dirai tout.
Déjà bourgeonne la jeunesse qui comprend la fierté et les bienfaits du poëte , et qui s'échauffe au soleil de son âme.
Mon cœur est aimant comme la lumière ; il est pur et chaste comme le feu. Les grâces les plus nobles ont accordé ma lyre.
C'est la même lyre que fit autrefois résonner mon père, Aristophane, le favori des Muses.
C'est la même lyre sur laquelle il chanta jadis Paisteteros qui aima Basileia , et s'éleva avec elle dans les airs.
J'ai cherché dans le dernier chapitre de mon poëme à imiter un peu la fin des Oiseaux, qui sont certainement la meilleure de toutes les pièces de feu mon père.
Les Grenouilles sont aussi parfaites; on les joue maintenant en allemand sur le théâtre de Berlin , au grand amusement du roi.
Le roi aime la pièce ; cela prouve son bon goût antique. Le vieux roi défunt s'amusait bien plus aux coassements des grenouilles modernes.
Le roi aime la pièce. Cependant si l'auteur était encore envie, je ne lui conseillerais pas de se rendre en
personne k Berlin , pour assister à la représentation de sa comédie.
L'Aristophane en chair et en os passerait un mauvais quart d'heure,, le pauvre ami! Nous le verrions bientôt accompagné de chœurs de gendarmes.
La populace aurait bientôt la permission de l'insulter au lieu de l'applaudir. Sa Majesté le roi ferait empoigner par ses argousinsle pauvre Aristophane.
0 roi, je ne te veux pas de mal, je veux te donner seulement un bon conseil. Vénère les poètes morts; mais aie quelques égards pour ceux qui vivent.
N'offense pas les poètes vivants. Ils ont des flammes et des traits qui sont plus redoutables que la foudre de ce Jupiter qui a été créé lui-même par les poètes.
Offense les dieux anciens et nouveaux , toute la clique de l'Olympe, et le tout-puissant Dieu de la Bible pardessus le marché ; mais n'offense pas les poètes.
Les Dieux punissent certes bien durement les méfaits des humains; le feu de l'enfer est pas mal brûlant , on y doit frire et rôtir.
Pourtant il y a des saints dont les prières délivrent le pécheur. Par des dons aux églises, par des messes, on peut acquérir une puissante intercession.
Et à la fin des jours, le Christ descendra et brisera les
portes de l'enfer, et bien qu'il rende nn jugement sévère, plus d'un gaillard en échappera.
Mais il y a des enfers d'où la délivrance est impossible; là nulle prière ne vient en aide, là est impuissante la miséricorde du Sauveur du monde.
Ne connais-tu pas l'enfer du Dante , ces terribles tercines? Celui que le poëte y a emprisonné, celui-là , nul Dieu ne peut le sauver.
Nul Dieu , nul rédempteur ne le délivrera de ces flammes rimées ! Prends garde , roi de Prusse , que nous ne te condamnions à un pareil enfer.
STROPHES SUPPLEMENTAIRES