L'ALLEMAGNE EN OCTOBRE
La grande tempête s'est calmée , et tout rentre dans la quiétude primitive du pays; Germania, îa grande enfant, se réjouit de nouveau de ses arbres de Noël.
Nous nous remettons à faire de la vie de famille, — ce qui dépasse cette félicité domestique, est un mal.— L'hirondelle de la paix revient et se niche, comme auparavant, sous le toit de la maison.
La forêt et le fleuve reposent dans une tranquillité sentimentale, éclairés par la douce lumière de la lune; de temps à autre seulement un coup part. — Est-ce un coup de feu? C'est peut-être un de nos amis qu'on vient de fusiller.
Peut-être a-t-on rencontré cette tête exaltée les armes à la main — (tout le monde n'a pas autant d'esprit que notre confrère Horace, qui a pris si vaillamment la fuite).
Encore des coups. C'est peut-être une fête, un feu d'artifice pour l'anniversaire de Gœthe. Ou sont-ce des
fusées qui saluent la résurrection de mademoiselle Sontag ? Elle sort de sa tombe de vingt ans , et avec elle revient toute la vieille musique.
Le piano résonne. — Voilà aussi Listz qui revient, le chevalier Franz Liszt; il vit, il n'est pas étendu sanglant sur un champ de bataille delà Hongrie; ni un Russe, ni un Croate ne Ta tué.
Le dernier boulevard de la liberté vient de crouler, et la Hongrie verse sa dernière goutte de sang. — Mais le chevalier Franz est resté sain et sauf; il se porte bien , lui et son sabre d'honneur ; le sabre est serré dans sa commode.
Franz vit , il vivra longtemps, et vénérable vieillard, il racontera à ses petits- fils les grands faits et gestes de la guerre de Hongrie. — C'est ainsi, dira-t-il avec sir John Falstaff, c'est ainsi que je fis la passe et que je maniai mon sabre.
Quand ce nom de Hongrie frappe mon oreille , mon gilet de flanelle allemand me devient trop étroit; c'est comme si une mer s'agitait au-dessous^ et je crois entendre le son des clairons.
Dans mon cœur résonnent de nouveau les exploits légendaires oubliés depuis si longtemps , le chant bardé de fer des vieux temps , le chant de la ruine de Nibelungen.
C'est le même labeur héroïque , ce sont les mêmes
histoires de héros ; les hommes sont les mêmes , seulement les noms sont changés.
Leur sort est le même aussi. Quelque fièrement que flottent les joyeux étendards , le héros, selon la vieille coutume , doit succomber sous les forces brutales des brutes.
Et cette fois, le taureau a même fait une alliance avec Tours. — Vous tombez, Maggyars, mais consolez-vous, nous autres Allemands , nous avons bu une honte plus amère.
Du moins ce sont des animaux tant soit peu respectables qui vous ont surmontés honnêtement; mais nous passons sous le joug de loups, de pourceaux et de chiens vulgaires.
Cela hurle, grogne et aboie; le rouge me monte au frontquand je pense quels animaux sont nos vainqueurs! — Mais silence, ô poëte, ces pensées t'excitent; tu es malade , et te taire vaudrait mieux pour ta santé.
•Ecrit on 1850-51. —