‹ Poëmes et légendesChapitre 58 sur 83 · LE POETE PERSAN FIRDUSI · texte numérisé non relu

LE POETE PERSAN FIRDUSI

Il y a des hommes d'or^ il y a des hommes d'argent ! Lorsqu'un gueux parle de thomans, il n'est question que d'argent, c'est des thomans d'argent qu'il veut dire.

Mais dans la bouche d'un prince, d'un shah, un tho m an doit être d'or toujours ; un shah ne reçoit et n donne que des thomans d'or.

Ainsi pensent bien des braves gens, ainsi pensait également Firdusi, l'auteur du célèbre et" divin livre du Shah Nameh.

Il écrivit ce grand chant héroïque pour obtempérer aux ordres du shah, qui lui avait promis un thoman pour chacun de ses vers,

La rose fleurit seize fois et se fana seize fois, et le rossignol la chanta et redevint muet seize fois —

Et pendant ce temps, le poëte restait assis nuit et jour devant son métier de tisserand de la pensée, et il tissait le tapis gigantesque de son poëme —

Tapis gigantesque, dans lequel il entrelaça merveilleusement la chronique fabuleuse de sa patrie, l'antique histoire des rois de Farsistan,

Ces héros aimés du peuple, avec leurs actions chevaleresques, leurs bizarres aventures et leurs combats conire les magiciens et les démons; tout cela capricieusement encadré d'arabesques et de fleurs fantastiques.

L'ensemble formait un tableau vivant et grandiose, splendide de couleurs, fleuri, éclatant, et comme inondé des rayons célestes de la lumière sacrée d'Iran,

Lumière primitive, pure et divine, dont le dernier temple de feu, malgré les anathèmes du koran et du mufti, flambloyait inaltérable dans le cœur du poëte.

Lorsque l'œuvre fut achevée, le poëte envoya à son auguste protecteur le manuscrit du poëme, qui contenait deux cent mille vers. —

Ce fut dans une salle des bains, des bains chauds de Gasna, que les noirs envoyés du shah rencontrèrent Fir* dusi —

Chacun d'eux traînait un lourd sac rempli d'espèces sonnantes, qu'il déposa en s'agenouillant aux pieds du poëte; c'étaient les honoraires du grand poëme.

Le poëte ouvrit précipitamment les sacs, pour rafraîchir son âme par la vue de l'or, par l'aspect de ce noble métal dont il avait si longtemps enduré la privation ; — mais il resta stupéfait — -

II s'aperçut que le contenu des sacs n'était que de l'ar-

gent vulgaire, de vils thomans d'argent; deux cent mille environ. — et le poëte éclata d'un rire amer.

Avec un rire amer, il divisa la somme en trois parts égales; à chacun des deux messagers noirs du shah

Il donna une de ces parts à titre de pourboire, et il donna le dernier tiers avec une égale libéralité au garçon des bains qui avait fait son service.

Puis il saisit son bâton de voyage, et quitta la capi taie; devant la porte de la ville, il secoua avec dédain la poussière de ses souliers.

« Si. d'après l'usage ordinaire des êtres humains, il n'eût pas tenu ce qu'il avait promis, s'il avait tout bonnement manqué à sa promesse, je ne me plaindrais

point.

a Mais ce qui est impardonnable , c'est qu'il m'ait si indignement trompé par le double sens de ses paroles et par la ruse encore plus ignoble des sous-entendus.

« Il était imposant, grave et digne de stature et de manières ; peu d'hommes sur terre lui ressemblaient : c'était un roi de pied en cap.

« Tel que le soleil à la voûte du ciel, il vous regardait d'un œil lier et magnanime, lui, l'homme de la vérité et de l'honneur, — et il m'a pourtant trompé, »

Le shah Mahomet a bien dîné, et son esprit est de bonne humeur.

Dans son jardin, au crépuscule du soir, il est assis sur un coussin de pourpre, près de la fontaine qui jaillit et murmure en répandant une délicieuse fraîcheur.

Ses serviteurs, le front incliné, l'entourent avec respect; parmi eux se trouve son favori Ansari.

Dans des amphores de marbre, s'épanouissent de luxuriantes touffes de tleurs au coloris ardent et varié,

Semblables à des odalisques, les palmiers élancés s'éventent gracieusement avec leurs éventails verdoyants.

Immobiles et silencieux s'élèvent les cyprès, qui paraissent perdus dans d'extatiques rêveries.

Tout à coup résonnent des sons de harpe, accompagnés d'un chant doux et mystérieux.

Le shah tressaille et se lève en sursaut; il est comme ensorcelé.— «De qui, s'écrie-t-il, sont les paroles de ce chant? »

Ansari, à qui la question s'adressait, répondit : « Seigneur, c'est Firdusi qui les a composés. »

« Firdusi? — s'écria le prince tout interdit et comme

sortant d'un rêve — Où est-il? Comment se porte l'illustre poëte? »

Ànsari reprit : « Depuis bien longtemps Firdusi vit dans le besoin et la misère,

« A Thus, la ville natale du poëte, où il possède un petit jardin. »

Le shah Mahomet resta muet pendant quelques in stants, puisil dit : ce Ansari, mon ordre est pressé —

« Ya dans mes écuries, et choisis à l'instant cent mulets et cinquante chameaux.

a Tu les chargeras de tous les trésors qui peuvent réjouir le cœur de l'homme, tu les chargeras

« De joyaux magnifiques et de curiosités, de vêtements somptueux et d'ustensiles de ménage en bois d'ébène ou de santal, en ivoire, ou en porcelaine.

« N'oublie pas les narguilés aux tuyaux de cuir du Maroc , ornés d'anneaux d'ambre et émaillés de turquoises bleues comme le ciel.

« Prends aussi des vases d'argent artistement ciselés, des coupes d'or cerclées de camées antiques, et toutes sortes de fanfreluches de corail ou de nacre.

« Prends aussi des turbans de mousseline blanche, avec des aigrettes de plumes de l'oiseau du paradis, et

n'oublie pas non plus de choisir les plus rares peaux de léopard, de zibeline et de loutre.

« Ne manque pas d'y joindre des châles de laine de Cachemire, de riches brocarts de soie et les plus admirables tapis qu'on fabrique dans mes villes de Perse.

« Ajoutes-y encore des armes brillantes, en acier damasquiné, et de magnifiques caparaçons brodés de pierreries.

« Prends aussi des cassolettes de Chine aux riantes peintures, et remplis-les de fruits confits, d'épices et de parfums, des plus exquis deTIndostan.

« Ajoute à toutes ces magnificences une douzaine de chevaux de race arabe, rapides comme des flèches,

c( Et des esclaves éthiopiens, également une douzaine, à membres d'airain et capables de résister aux fatigues.

« Muni de tous ces trésors, Ansari, mon serviteur, mets-toi aussitôt en route,

« Et porte-les comme cadeau d'honneur, avec mes salutations cordiales, au grand poëte Firdusi à Thus. »

Ansari accomplit les ordres de son souverain; il chargea les mulets et les chameaux

De tant de présents précieux, qu'ils équivalaient bien au tribut annuel de toute une province.

Après trois jours de préparatifs, il quitta déjà la capitale, et se mit en marche avec sa nombreuse troupe.

Lui-même, il chevauchait en tête de la caravane, tenant en main le drapeau rouge du commandement.

Le huitième jour, ils atteignirent Thus. La ville est située au pied d'une montagne.

Par la porte du sud de la ville, la caravane entra à Thus, avec des fanfares bruyantes et en poussant des cris d'allégresse.

Le tambour résonnait, le cornet à bouquin retentissait, et des chants de triomphe s'élevaient dans les airs.

La Illah II Allah! chantaient et jubilaient à gorge déployée les conducteurs des chameaux.

Mais par la. porte du nord, à l'autre bout de la ville, sortit dans le même moment de Thus

Le convoi funèbre qui portait au tombeau le poète mort Firdusi.

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