‹ Poëmes et légendesChapitre 57 sur 83 · ÉLÉGIE ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE ROMANTIQUE

Dans les jours de ma jeunesse, je portais une couronne de fleurs sur ma tête ; ces fleurs brillaient d'un éclat merveilleux , il y avait un charme dans la couronne.

Cette belle couronne plaisait à tout le monde , mais celui qui la portait déplut à bien des gens; pour échapper à la jaune envie des hommes, je m?enfuis dans la verte solitude des bois.

Dans les bois, dans les bois ! C'est là que je pus vivre en liberté avec les esprits et les animaux; les fées et les bêtes fauves à superbe ramure m'approchaient sans crainte.

Ils m'approchaient sans aucune appréhension, ils savaient que mon abord n'était pas chose périlleuse et

terrible; le chevreuil savait que je n'étais pas chasseur, et la fée savait que je n'étais pas un ennuyeux logicien.

Quant aux faveurs des fées, il n'y a que les fats qui en parlent; — mais quel accueil aimable j'ai trouvé près des autres notabilités de la forêt , je puis le révéler sans être taxé d'outrecuidance.

Comme les elfes ont gracieusement voltigé autour de moi ! Ce sont de charmantes personnes , qui babillent sans cesse , et qui papillonnent de tous côtés, légères comme l'air. Leur regard, à la fois langoureux et perçant, promet un bonheur doux et mystérieux , mais fatal.

Ils me divertissaient par leurs jeux et leurs danses, et me racontaient des histoires de la cour, entre autres la chronique scandaleuse de la reine Titania.

Quand j'étais assis au bord du ruisseau, l'essaim des nixes, ces bacchantes aquatiques, sortait des flots en sautillant, avec leurs longs voiles argentés et leur verte et flottante chevelure.

Elles pinçaient la mandoline, elles jouaient du violon; c'était l'air de la fameuse ronde des nixes. Quelles postures fantasques et incroyables! Quelles mélodies voluptueuses ! C'était une bondissante frénésie.

Mais quelquefois elles étaient d'humeur moins tapageuse, ces belles créatures; alors elles s'asseyaient à

mes pieds , et appuyaient comme pensives, leur gentille petite tête sur mes genoux.

Elles fredonnaient alors et roucoulaient des ballades danoises, ou des sirventes provençales, le plus souvent la romance des trois oranges; ou bien elles entonnaient avec une gravité bouffonne une ode à la louange de moi-même et de ma noble figure d'homme.

Par moments, elles interrompaient leurs dithyrambes avec de bruyants éclats de rire , et me faisaient des questions sur des choses très-scabreuses ; elles me demandaient par exemple : « Dis-nous , à quel but le bon Dieu a-t-il créé les hommes?

« Est-ce que chacun de vous a une âme immortelle? Cette âme , est-elle de cuir ou de toile gommée? Pourquoi ceux de votre race sont-ils généralement si lourds et si bêtes ? »

Ce que j'ai répondu, je le tais ici; mais croyez-en ma parole, mon âme immortelle n'a jamais été blessée du bavardage railleur d'une pareille petite nixe.

Les nixes et les elfes sont gracieux et folâtres; plus sérieux sont les esprits de la terre, qui servent et aident les hommes avec zèle et bonté. J'aimais surtout ceux qu'on appelle les gnomes.

Ils portent de petits manteaux rouges , longs et bouffants; leur mine est honnête, mais craintive et circon-

specte. Je ne leur fis pas voir que j'avais découvert pourquoi ils cachent si soigneusement leurs pieds.

La cause en est ""que leurs pieds sont de petites pattes de canard; et ils s'imaginent que personne n'en a connaissance. C'est une blessure secrète et profonde, dont je n'ai jamais été capable de me railler.

Mon Dieu! nous tous, de même que ces pauvres nains, n'avons-nous pas tous à cacher quelque chose? Chaque être mortel a sa petite patte de canard , dont il croit que le public ignore l'existence. C'est le secret de Polichinelle !

Je n'ai jamais fréquenté les salamandres, et je n'appris pas grand'chose sur leur vie privée par les autres génies des bois. La nuit, ils passaient rapidement à mes côtés , d'un air effarouché, et pareils à des ombres luisantes.

Ils sont grêles comme des fuseaux et de stature enfantine; ils ont de petites vestes et de petits pantalons collants , de couleur écarlate et brodés d'or; leur figure est maladive , flétrie et chagrine.

Chacun d'eux porte sur sa petite tête une petite couronne d'or incrustée de rubis ; chacun d'eux s'imagine être un roi absolu.

Qu'ils ne brûlent pas dans le feu, c'est, j'en conviens, une fameuse preuve d'habileté et d'adresse ; mais ces

pygmées incombustibles ne sont cependant pas de véritables esprits de feu.

Les plus sagaces des génies des bois , ce sont les kobolds , petits hommes à longue barbe et à jambes très-courtes , espèce de vieillards de la longueur d'un doigt ; d'où ils descendent , c'est ce qu'on ne sait pas au juste.

Quand, au clair de lune, ils faisaient la culbute , ils me rappelaient les mandragores, ces homuncull fabriqués d'une racine qui croît sous les gibets ; mais comme ils ne m'ont fait que du bien, je n'ai pas à m'oecuper de leur origine.

Ils m'apprirent de petites sorcelleries , comme à conjurer le feu, à jeter un sort aux oiseaux, et à cueillir dans la nuit de la Saint-Jean l'herbe dont la semence rend invisible.

Us m'apprirent à consulter la constellation des astres, à interpréter les signes, à chevaucher sans selle sur le vent, et ils me révélèrent les incantations par lesquelles on évoque les morts de la tombe.

Ils m'ont aussi enseigné la ruse , comment on trompe le pic et comment on obtient de lui la baguette divinatoire qui fait reconnaître où sont enfouis les trésors.

Les paroles qu'on murmure en fouillant la terre à la recherche des trésors, ils me les ont enseignées, ils

m'ont tout expliqué — mais ce fut en vain ! je n'ai jamais compris Fart de déterrer les trésors.

Il est vrai qu'à cette époque je n'en avais pas besoin; il ne me fallait que peu de chose , et je pouvais le payer; je possédais aussi en Espagne maint superbe château , dont je tirais les revenus.

0 époque merveilleuse et pleine d'enchantements! où je voyais tout en rose , où les danses des elfes . les rondes des nixes et les jeux des kobolds folâtraient autour de mon cœur , de mon cœur ivre d'amour et de poésie !

0 époque merveilleuse et pleine d'enchantements ! où les arbres de la foret me semblaient entrelacer leur feuillage, pour former en mon honneur des arcs de triomphe — Je me prélassais sous ces arceaux verdoyants, le front couronné , comme si j'étais un vainqueur !

0 époque merveilleuse et pleine d'enchantements! Elle est passée; elle s'est évanouie pour toujours 9 et depuis, tout s'est changé. Hélas! la couronne m'est ravie, la joyeuse couronne de fleurs que je portais sur ma tète.

La couronne m'est enlevée de la tète, je ne sais comment cela s'est fait; mais depuis que j'ai perdu la belle couronne , mon âme est comme anéantie.

Le monde me semble peuplé de fantômes, qui fixent sur moi des yeux hagards et stupides ! Dans le ciel, tous

les dieux,sont morts, et ce ciel désert et muet , ce n'est plus qu'un cimetière bleu dans l'espace.

J'erre dans la forêt, le front courbé. Les elfes sont disparus. J'entends le cor de chasse des gentillâtres et les aboiements de leurs chiens. Bien avant dans le fourré s'est caché le chevreuil , qui lèche ses blessures en versant des pleurs.

Où sont les gnomes? Je crois qu'ils se tiennent anxieusement blottis dans les crevasses des rochers. 0 mes petits amis, je reviens dans la forêt, mais sans couronne et sans bonheur !

Où est la fée à la longue chevelure d'or , la première beauté qui m'ait comblé de ses faveurs gracieuses? Le chêne qui lui servait de demeure, se dresse là, tristement défeuillé, et outragé par les vents.

Le ruisseau clapote d'un ton désolé, comme le Styx ; à son bord solitaire , une nixe attardée est assise , pâle et silencieuse comme une statue de marbre ; elle paraît plongée dans un profond chagrin.

Saisi de compassion , je m'avance vers elle — Tout à coup elle se lève , et me regarde fixement ; puis elle s'enfuit avec une mine terrifiée, comme si elle avait vu apparaître un spectre.

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