‹ Poëmes et légendesChapitre 63 sur 83 · L'ÉLÉPHANT BLANC · texte numérisé non relu

L'ÉLÉPHANT BLANC

Le roi de Siam Mahavasant gouverne la moitié du pays des Indes ; douze rois , le Grand Mogol lui-même , sont tributaires de son sceptre.

Tous les ans, au milieu des tambours, des fanfares et des bannières, arrivent à Siam les caravanes des redevances ; des milliers de chameaux à la bosse orgueilleuse transportent péniblement les plus précieux produits de l'empire.

A la vue des chameaux lourdement chargés, l'âme du roi tressaille d'une joie secrète, tandis qu'il se lamente à haute voix de ce que l'espace manque dans son garde- ' trésors.

Et cependant si vaste, si spacieux, si magnifique est le garde-trésors , que la splendeur de la réalité éclipse ici toutes les féeries des Mille et une Nuits.

La cité d'Indra, tel est dans le palais du garde-trésors le nom d'une salle où tous les dieux de PInde sont rangés, statues d'or ciselées finement et incrustées de pierres précieuses.

Il y en a bien trente mille, trente mille figures bizarrement effroyables, mélange de l'homme et de la brute, chacune avec plusieurs mains et plusieurs têtes.

Dans la salle appelée la salle de pourpre, on voit avec admiration treize cents arbres de corail , aussi grands que des palmiers, immense forêt rouge aux branches tortillées, aux entrelacements étranges.

Le pavé , fait du cristal le plus pur, reflète tous ces arbres, et des faisans au plumage brillant et bariolé s'y prélassent majestueusement.

Le singe favori de Mahavasant porte au cou un ruban de soie; à ce ruban est attachée la clef qui ouvre la salle nommée salle du sommeil.

Là , les pierreries les plus précieuses sont amoncelées

à terre comme des pois secs; on y trouve des diamants gros comme des œufs de poule.

C'est là, sur d'énormes sacs remplis de perles, que le roi aime à s'étendre. Le singe se couche à côté du monarque, et tous deux s'endorment et ronflent de compagnie.

Mais le plus précieux de tous les trésors du roi, son bonheur, le ravissement de son âme , la joie et l'orgueil de Mahavasant, c'est son éléphant blanc.

Pour servir de demeure à cet hôte auguste, le roi a fait construire le plus beau des palais. Le toit tout couvert de plaques d'or est supporté par des colonnes à chapiteaux de lotus.

Trois cents trabans sont debout à la porte, garde d'honneur de l'éléphant ; et à genoux , le dos courbé , cent eunuques le servent.

On place sur un plat d?or les plus friands morceaux pour sa trompe ; il boit, dans des seaux d'argeni, du vin assaisonné des plus douces épices.

On le frotte avec de l'ambre et de l'essence de rose, on orne sa tête de couronnes de fleurs. Pour tapis de pied, il a les plus précieux châles de Cachemire.

La vie la plus douce lui est faite; mais personne n'est content ici-bas. Le noble animal blanc, on ne sait comment, est tombé dans une mélancolie noire.

Il est là , triste, au milieu de l'abondance, le grand hypocondriaque. On veut le consoler, on veut le distraire; les efforts les plus ingénieux sont impuissants.

En vain les bayadères viennent danser et chanter devant lui ; en vain retentissent les trompettes et les timbales des musiciens. Rien ne peut égayer l'éléphant.

Comme son état empire chaque jour, le cœur de Mahavasant devient soucieux. Il fait appeler au pied des marches du trône le plus savant des astrologues.

« Compère des étoiles, lui dit-il d'une voix impérieuse, je te fais couper la tête si tu ne peux me dire ce qui manque à mon éléphant, et pourquoi son âme est si triste. »

L'astrologue se jette trois fois à terre et dit enfin d'un air pénétré : « 0 roi ! je te révélerai la vérité. Tu agiras ensuite selon ton bon plaisir.

« Il y a dans le nord une belle femme à la haute taille et au corps blanc. Ton éléphant est superbe, cela est incontestable; mais on ne saurait le comparer à elle.

« Comparé h elle, il semble n'être qu'une petite souris blanche. Les formes de cette femme rappellent Bimha, la géante du Ramayana, et la grande Diane d'Éphèse.

« Comme ses membres s'arrondissent en un édifice splendide ! L'édifice est supporté gracieusement et fière-

ment par deux pilastres d'albâtre d'une blancheur éblouissante.

« C'est la basilique colossale du dieu Amour, la cathédrale du fils de Vénus. La lampe qui brûle joyeusement dans le tabernacle, c'est un cœur sans fausseté et sans tache.

« Les poètes vont vainement à la chasse des métaphores pour décrire sa blanche peau. Théophile Gautier lui-même n'en est pas capable. Cette blancheur, dit-il, est implacable.

« La neige des sommets de l'Hymalaya foulée par les pieds nus de cette femme prendrait l'aspect d'une cendre grisâtre. Les lis que saisit sa main jaunissent d'envie ou par contraste.

« Cette grande dame blanche est une comtesse septentrionale. Elle demeure à Paris, dans le pays des Francs, et c'est d'elle que l'éléphant est amoureux.

« Par une merveilleuse affinité élective , il a fait sa connaissance en rêve; oui, c'est à la faveur d'un rêve que s'est glissé dans son cœur ce grandiose idéal.

« Depuis cette heure , le désir le consume. Lui , naguère si joyeux et si bien portant, il est devenu un Werther quadrupède, et il rêve à une Charlotte russe, la crème des Charlottes.

« Mystérieuse sympathie ! il ne l'a jamais vue, et il

songe à elle. Souvent il trépigne au clair de lune, et pense en soupirant : « Ah ! si j'étais un petit oiseau ! »

« A Siam il n'y a que le corps de ton éléphant; sa pensée est auprès de sa belle, dans le pays des Francs. Or, cette séparation de l'âme et du corps affaiblit beaucoup l'estomac et dessèche le gosier.

«Les rôtis les plus friands lui répugnent; il n'aime plus que les nouilles renflées et Ossian. Il tousse déjà, il maigrit; le désir creuse sa tombe avant l'âge.

« Veux-tu" le sauver, veux-tu conserver sa vie et le rendre au monde des mammifères? ô roi ! envoie l'auguste malade directement à Paris, dans le pays des Francs.

« Là, s'il voit en réalité la belle femme qui est l'idéal de ses rêves, il sera guéri de la tristesse des vagues désirs.

« Devant l'éclat des yeux de sa bien-aimée disparaîtront les tourments de son âme. Le sourire de sa Charlotte dissipera les dernières ombres qui se sont nichées dans ce naïf cœur d'éléphant.

« En entendant la voix suave et charmante de sa Charlotte, la discorde morale cessera tout à fait dans les intestins du malade. Joyeux alors, il redressera les plaques de ses oreilles, il se sentira comme rajeuni et régénéré.

« La vie est si aimable, si douce est la vie aux bords

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de la Seine, dans la ville de Paris ! Comme ton éléphant dans ce pays-là va se civiliser et se divertir !

« Mais avant tout, ô roi î fais richement remplir sa cassette de voyage, et donne-lui une lettre de crédit sur les frères Rothschild, rue Laffitte.

« Oui , une lettre de crédit d'environ un million de ducats. Alors M. le baron de Rothschild dira de lui : C'est un brave homme d'éléphant. »

Ainsi parla l'astrologue, et de nouveau il se jeta trois fois à terre. Le roi le congédia avec de riches présents, puis il s'étendit pour penser.

Il pensa ceci , il pensa cela — Ah î que la pensée est chose dure pour les rois! — Le singe s'étend à côté de lui, et tous deux finissent par s'endormir.

Ce que le monarque a résolu , je ne pourrai le raconter que plus tard. La malle de l'Inde n'est pas arrivée. La dernière avait pris la route de Suez.

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