‹ Poëmes et légendesChapitre 65 sur 83 · GEOFFROY RUDEL ET MÉLISANDE DE TRIPOLI · texte numérisé non relu

GEOFFROY RUDEL ET MÉLISANDE DE TRIPOLI

Dans le château de Blay, on voit sur les murailles les tapis que la comtesse de Tripoli a brodés jadis de ses mains industrieuses.

Elle y a brodé toute son âme, et des larmes d'amour ont trempé ces tableaux de soie qui représentent la scène suivante :

Comment la comtesse aperçut Rudel expirant sur le rivage, et reconnut aussitôt dans ses traits l'idéal de ses rêves amoureux.

Rudel aussi vit là pour la première et pour la dernière fois la dame, dont l'image l'avait si souvent enchanté en songe.

La comtesse se penche sur le chevalier, le tient embrassé avec tendresse , et baise sa bouche blêmie par l'approche de la mort, sa bouche qui l'a si bien chantée.

Ah! le baiser de bienvenue a été en même temps le baiser d'adieu ; en même temps ils ont vidé la coupe de la félicité suprême et de la plus profonde douleur.

Dans le château de Blay, toutes les nuits, on entend un murmure, un bruit, un frémissement vagues; les figures des tapisseries commencent tout à coup à vivre.

Le troubadour et la dame secouent leurs membres de fantômes qu'a engourdis le sommeil; ils sortent de la muraille et vont et viennent par les salles.

Chuchoteries secrètes, gracieux badinages, douces et mélancoliques intimités, galanterie posthume du temps des chantres d'amour.

« Geoffroy ! mon cœur mort se réveille à ta voix. Dans les cendres depuis longtemps éteintes se ranime une étincelle. »

— « Mélisande ! bonheur et fleur ! quand je regarde

tes yeux, je revis. Il n'y a de mort en moi que ma tourmente humaine, ma souffrance terrestre. »

— « Geoffroy! jadis nous nous aimions en rêve; aujourd'hui nous nous aimons jusque dans la mort. Le dieu Amour a fait ce miracle ! »

— « Mélisande ! qu'est-ce que le rêve ? qu'est-ce que la mort? Rien que de vains mots. Dans l'amour seul est la vérité, et je t'aime, ô ma mie éternellement belle ! »

— «Geoffroy! qu'il fait bon ici dans cette salle, au clair de lune ! Jamais plus je ne voudrais voir le jour et les rayons du soleil. »

— « Mélisande! chère folle, tu es toi-même la lumière et le soleil ; partout, sous tes pas, fleurit le printemps; partout, à ton approche, s'épanouissent délices d'amour et délices de mai. »

Ainsi ils devisent, ainsi en causant ils vont de çà de là, ces gracieux fantômes , tandis qu'un rayon de la lune les regarde par la fenêtre cintrée.

A la fin cependant le premier éclat du matin met en fuite l'apparition charmante; ils se glissent, tout effarouchés, dans les tapisseries de la muraille.

CHARLES Ien.

Au fond de la forêt, dans la hutte du charbonnier, seul et sombre est assis le roi; il est assis près du berceau de l'enfant du charbonnier; il le berce et chante d'une voix monotone :

Eyapopeya — Qu'est-ce qui s'agite dans la paille? — Tu portes le signe sur ton front, et tu souris, en dormant, d'une manière effrayante.

Eyapopeya, le chat est mort. — Tu portes au front le signe, — tu deviendras un homme et tu brandiras la hache; déjà les chênes tremblent dans la forêt.

La vieille foi du charbonnier n'est plus. L'enfant du charbonnier, — eyapopeya,— ne croit plus à Dieu, et au roi encore moins .

Le chat est mort, — les petites souris sont bien à leur aise. Nous deviendrons un objet de dérision, — eyapopeya, — Dieu dans le ciel, et sur la terre moi, le roi.

Mon courage s'éteint, mon cœur est malade, et chaque jour il devient plus malade encore. Eyopopeya, — toi, enfant du charbonnier, tu seras, je le sais, tu seras mon bourreau !

i. Les berceuses de mon pays chantonnent, pour endormir leurs marmots, la chanson suivante : « Eyapopeya — Qu'est-ce qui s'agite dans la paille ? — Le chat est mort — Les petites souris sont bien à leur aise ! »

Mon chant de mort est ton chant de berceau. Eyapopeya, — tu me couperas d'abord mes cheveux gris. Déjà je sens le fer des ciseaux qui frémit sur mon cou !

Eyapopeya, qu'est-ce qui s'agite dans la paille? — Tu as conquis l'empire, tu me sépares la tête du tronc. — Le chat est mort.

Eyapopeya, qu'est-ce qui s'agite dans la paille? Le chat est mort, les souris sont bien à leur aise. — Dors, mon petit bourreau, dors !

V1TZLIPUTZLI.

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